(FIG. 0) forty five degrees Vignoble 01
(FIG. 1) forty five degrees Vignoble 02
(FIG. 2) forty five degrees Vignoble 03

Récolter les fruits de la terre brûlée

Basé à Berlin, forty five degrees travaille sur la révision critique de la production de l’espace, en explorant de nouvelles méthodes, ressources et moyens. Leur pratique est basée sur l’exploration par la recherche, la conception, l’écriture et l’expérimentation artistique pour analyser les enchevêtrements physiques, sociaux et économiques de l’environnement bâti. Inspirées par l’ingéniosité de la vie quotidienne, les membres de forty five degrees s’intéressent particulièrement aux méthodologies de collecte et aux stratégies collectives, s’aventurant dans des modèles spatiaux alternatifs (★★★)

Dimanche 28 août 2022, au Château d’Esclans, dans le Var. France.

Le dimanche 28 août, nous nous sommes réveillées à l’aube, au milieu du champ boueux d’une ferme de Provence. Les gens se rassemblaient, et nous avec ell·eux, pour exercer notre droit de protéger les sols que nous habitons, les terrains sur lesquels nous nous trouvions. Le groupe est monté en voiture et nous avons roulé près de deux heures, à l’intérieur des terres, jusqu’à un village du Var. Se succédant en convoi sur de petites routes de campagne, à coups de klaxons et de chants, nous avons vu le paysage se modifier, arborant demeures cossues et hectares de vignes. Puis, le convoi a débarqué devant le château d’Esclans, l’un des cent domaines de l’empire du milliardaire Bernard Arnault… Dans le département du Var, de grandes entreprises achètent des milliers d’hectares de terres et de vignes à des prix inaccessibles, une pratique répétée au fil du temps qui a cloisonné le territoire, repoussant les agriculteur·ices locaux·les. Et nous, nous étions là, avec Les Soulèvements de la Terre, pour reconquérir cet espace, en nous joignant à une action menée par le syndicat agricole (Confédération Paysanne du Var). Rassemblé·es, les militant·es agissent pour la défense de la vie et l’accès éthique aux ressources contre les assauts continus du capitalisme et, en particulier, contre l’accaparement des terres agricoles.

Depuis quelques années, à forty five degrees, nous interrogeons activement la relation entre la production de l’espace et l’expression du pouvoir qui lui est inhérent. Comment passer au travers des limites qui répartissent les espaces en catégories, d’un côté le privé et de l’autre, le public, selon la dichotomie héritée de la modernité ? Qui possède la terre, le sol, le territoire ? Qui a le droit d’accéder au jus d’un raisin qui pousse dans la terre fertile de Provence, à ses vitamines ? En effectuant cet exercice spéculatif vers un paradigme non linéaire et non catégorique, on plonge dans l’espace liminal entre l’imagination et la réalité. Dans cet espace intermédiaire, l’esprit humain peut se demander si les conditions tangibles de la spatialité peuvent éventuellement évoluer vers un modèle plus juste. Il faut du courage pour dépasser les schémas établis et permettre la création et le miracle de conditions de vie alternatives. Le néolibéralisme et les modèles politiques de représentation ont pris en tenaille les capacités des communautés à remodeler leur monde.

Au cours des cinquante dernières années, l’espace poreux permettant de contrer les modèles extractivistes de reproduction sociale s’est rétréci et, par conséquent, nous nous trouvons aujourd’hui piégés dans une machinerie impossible, de plus en plus détachée du vivant. Les derniers événements prouvent que le pouvoir s’est toujours exercé sur les personnes et sur toutes les autres formes de vie. Il est désormais urgent de contrer cet enfermement avec toutes nos capacités et tous nos moyens, depuis le terrain jusqu’au spectre institutionnel et politique. C’est précisément dans ce contexte que s’inscrit le projet Radical Rituals, An itinerant survey along the 45ºN parallel [Rituels radicaux, enquête itinérante le long du 45e parallèle nord], qui puise sa force dans la conception de modes alternatifs de production de l’espace pour imaginer de quelle manière il est possible d’en faire usage collectivement, au-delà de sa capitalisation. Pour ce faire, nous suivons une ligne imaginaire abstraite, le parallèle 45ºN, de large en large, à travers le territoire européen, et nous allons à la rencontre des structures vernaculaires, matérielles et immatérielles, des communs, qui sont dotées d’un pouvoir de transformation au-delà de leur contexte local.

En août 2022, nous avons entrepris la deuxième recherche de terrain à travers la France. Cette ligne imaginaire traverse le territoire français depuis la côte atlantique, autour de Bordeaux et du bassin d’Arcachon, jusqu’aux Alpes, à la frontière italienne près de Briançon. Pendant trois semaines, nous avons documenté une vingtaine de projets et d’initiatives qui, dans leur contexte local, par le biais d’actions et de méthodes collectives, abordent les questions de la propriété foncière et de la privatisation des ressources, de la migration et de la construction de communautés d’apprentissage. 

La cueillette des raisins de Bernard Arnault, organisée par Les Soulèvements de la Terre (SDLT) et la Confédération Paysanne, figure parmi les actions principales auxquelles nous avons été invitées à participer. Comme l’indique Kristine Ross, les SDLT sont un exemple contemporain de la forme communautaire, car ils ont réussi à créer un front commun pour lutter contre l’extraction et l’épuisement des ressources dans toute la France. Elle estime que leur pouvoir réside dans l’agrégation de groupes intersectionnels sans affiliation politique ; il ne s’agit pas d’une organisation basée sur la classe ou l’ethnicité, et pourtant c’est un groupe structuré au niveau national. D’un autre côté, la Confédération Paysanne rejoint régulièrement SDLT dans ses actions. Ensemble, ils luttent pour préserver les terres disponibles, protéger nos ressources communes – la terre et ses produits –, et les garder accessibles aux habitant·es locaux·les. Ils sont la révolte de la terre et leurs actions défendent le local sous de multiples formes, et notamment, en réclamant une protection spécifique du droit du sol pour lutter contre la spéculation, la financiarisation et l’accumulation.

La monoculture est la meilleure amie de la culture du monopole. Le milliardaire Bernard Arnaud, avec son empire du luxe LVMH, en est parfaitement conscient et le domaine dans le Var en est un bon exemple. Sur les terres du château d’Esclans, on produit l’un des vins les plus chers au monde, un rosé appelé « Whispering Angel » (l’ange qui murmure) ; son domaine de 427 hectares produit 10 millions de bouteilles de rosé par an, réservées exclusivement à l’exportation. Cette personnalité publique et ses méthodes d’accaparement des terres incarnent la destruction de la dynamique des territoires, la flambée du prix des terrains et la mise à distance stratégique des petit·es producteur·ices locaux·les. Trois cents personnes se sont retrouvées au milieu des vignes à l’appel de la Confédération Paysanne et des Soulèvements de la Terre pour protester contre la saisie des terres agricoles par quelques privilégié·es. Cette action s’inscrit dans la continuité de celle menée le 29 janvier dernier dans le vignoble jurassien, Terre, pour reprendre les terres abandonnées. Pendant que nous vendangions le raisin et que nous passions les paniers de mains en mains, les gens chantaient. C’était un moment tellement joyeux et puissant, qui démontre que la réappropriation de l’espace n’est pas seulement un acte de résistance : elle a aussi un pouvoir relationnel. Les gens rejouent une pièce traditionnelle et commune, celle de la récolte, mais transforment la pièce en action. Ce raisin luxueux, à la peau violette vibrante et au jus extrêmement sucré, était initialement destiné par Bernard Arnault à la production du « Whispering Angels vintage 2022 ». Eh bien, plus maintenant ! « Nous reprenons la terre et ses fruits »… telle est la réponse des agriculteur·ices et des Soulèvements, après la récolte.

En ce qui concerne l’industrialisation massive de l’agriculture, une concentration silencieuse a lieu loin des villes. Dans 10 ans, la moitié des terres agricoles changeront de mains, les agriculteur·ices auront pris leur retraite. Il s’agit donc d’une question cruciale : iront ces terres ? Seront-elles redistribuées aux petit·es agriculteur·ices ou aux grand·es propriétaires terrien·nes qui les utiliseront pour une agriculture productive et polluante ? Les données du recensement agricole sont claires : en 2000, la taille moyenne des exploitations était de 42 hectares. 10 ans plus tard, elle était de 55 hectares. En 2020, elle sera de 69 hectares. En 20 ans, leur taille aura pratiquement doublé. Au cours des dix dernières années, le nombre d’exploitations agricoles a diminué de 21 %. Les terres sont donc moins bien réparties : elles appartiennent à un plus petit nombre de grand·es agriculteur·ices. C’est ce que l’on nomme la concentration foncière, au profit de grand·es acteur·ices comme LVMH. En 10 ans, le nombre d’emplois dans l’agriculture a diminué de 11 %, représentant la perte de 81 000 emplois. Le monde agricole, déjà fragilisé, disparaît au profit de cell·eux qui s’accaparent les terres et des puissances agro-industrielles.

Après avoir distribué 200 sécateurs, nous sommes passé·es directement des déclarations d’intention à l’action et avons commencé à récolter sans plus attendre les profits potentiels de cell·eux qui les spéculent ! Les gendarmes, qui avaient suivi le cortège en nous disant, en vain, qu’il était interdit de pénétrer sur un terrain privé, ainsi que les agents de sécurité « pacifiques » (sic) de LVMH, se sont mis·es en retrait. Tout le monde chantait « Ô Bernard Arnault, espèce de blaireau, on vient vendanger chez toi ! Or Bernard, si tu savais, ton pinard ce qu’on en fait. Du jus ! Du jus ! Aucune hésitation ! On boit, on boit, à la révolution ! » Les mouvements révolutionnaires ne se propagent pas par contamination. Ils se propagent en résonance. Nous nous réunissons pour comprendre l’étendue de ce territoire et pour l’occuper ; pour se salir les mains et cueillir les raisins sales et savoureux de Bernard Arnault. Nous nous réunissons pour comprendre l’urgence et l’attention que nécessite la transformation de ces accaparements de terres. La privatisation concerne non seulement la terre, mais aussi ses ressources qui se trouvent au-dessus et au-dessous d’elle : l’eau, le sol, les animaux et l’air. Les vendanges ont été suivies d’un défilé où les vendangeur·euses sont sorti·es pour presser les raisins fraîchement cueillis, et ainsi élaborer une cuvée très spéciale. Les dons ont été utilisés pour soutenir la lutte pour la protection des terres agricoles, la prévention de l’accaparement des terres et la promotion de la viticulture paysanne.

Pendant des années, on nous a dit qu’on manquait de ressources et que les matériaux étaient épuisés. Nous en sommes bien conscient·es : les théories en faveur de la diminution de la production ont pris de l’ampleur au fil des ans. Elles reposent sur le changement fondamental opéré par les grandes entreprises, plutôt que sur les actions autonomes des communautés et des populations locales. Nous ne devons jamais oublier que la nature est, par définition, abondante, et que « nous sommes la nature qui se défend ». Par ces actions, nous célébrons ce que la terre nous offre, à chaque saison, et nous récoltons, littéralement, les fruits d’un dur labeur. Tout autour du monde, l’action de récolter est un rituel ancien qui consiste à remercier les dieux pour la vivacité des cultures. Historiquement, les récoltes étaient aussi un acte de foi. Plaire aux dieux était de la plus haute importance pour l’abondance. Un dieu en colère pouvait ne pas apporter assez de pluie ou de fruits pour nourrir un village ou une nation. Les actions communautaires de soin de la terre étaient confiées à dieu, de telle sorte que les cultures seraient couvertes de pluie et de soleil, garantissant une récolte abondante. Au-delà du symbole que représente le groupe LVMH et son directeur Bernard Arnault, SDLT et d’autres allié·es continueront à lutter contre toutes les formes d’accaparement des terres en honorant les dieux anciens et les esprits d’abondance. C’est pourquoi nous récoltons aujourd’hui les profits de la spéculation pour alerter sur les dérives de la spoliation foncière et de la financiarisation des structures agricoles. Un·e agriculteur·ice furieux·se peut cueillir les raisins de la colère, et en faire du jus pour sa communauté ★

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Cet article a été imprimé dans le numéro ci-dessous,
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