Benjamin Lafore est architecte, associé de l’agence MBL architectes et membre du comité éditorial de Plan L★★★★. Il analyse dans l’article qui suit le travail de l’artiste italien Archangelo Sassolino (né en 1967) au prisme du suspense et de l’impatience. Ce texte fait suite à un entretien réalisé avec l’artiste dans le cadre de l’exposition Aux abords du séisme à la Galleria Continua en avril 2026 (★★★)
CLIC CLIC CLIC
Une sangle d’arrimage en polypropylène encercle verticalement une plaque de verre rectangulaire. La sangle, de 500 millimètres d’épaisseur, est bleue, le verre courbé. L’ensemble est accroché au mur. Lors de l’installation de Tempo piegato in blu (2022), le rectangle transparent est plat. Le geste d’Arcangelo Sassolino est d’actionner progressivement le cliquet de la sangle. Il exerce une série de poussées. Par un jeu de crantage, la force déployée est proportionnellement faible par rapport à la tension qu’elle exerce sur la plaque. À chaque clic, le verre se ploie. On distingue alors la Standard Hand Force (SHF), qui correspond à l’effort que l’artiste applique sur le tendeur, de la force de tension standard (STF). La première, d’une valeur de 50 daN1 est transformée par la mécanique en une force de 500 daN qui maintient la charge en place. La plaque fléchit en douceur. Sassolino confie que cette pièce est le résultat de nombreuses expérimentations en atelier2. L’inflexion du verre n’est pas obtenue par moulage à chaud (thermoformage), mais par la force brute exercée à froid. Le verre s’est souvent brisé. L’artiste a fait de nombreux tests, pour atteindre un niveau de confiance suffisant et lui permettre d’installer en toute quiétude son œuvre dans des galeries et musées.
C’est peut-être cela, l’architecture, faire confiance à la matière et à celleux qui l’assemblent, puis attendre. L’inquiétude sereine de l’événement à venir se porte-t-elle sur le verre qui, par fatigue, craquera, ou sur le polyéthylène qui, à force d’UV, se relâchera ? À la différence du béton, le verre conserve la mémoire de ce qu’on lui a fait subir. S’il se souvient toujours, il reste difficile d’anticiper la durée de sa rancune. L’exposition de Sassolino à la Galleria Continua a pour titre un extrait d’un poème de René Char : « Ce qui est précipité, quasi silencieux, se tient aux abords du séisme3 ». Il semble nous dire que c’est bientôt l’heure, le verre pourrait craquer. Il expose jusqu’où ira la matière. Ce qui préside à cette attente, c’est son geste et non la décision du moment à venir, qu’il ne maîtrise pas. Malgré la simplicité de la manipulation, c’est bien d’innovation technologique dont il s’agit. L’artiste a collaboré avec de nombreux·ses ingénieur·es pour trouver le verre suffisamment résistant dont il préfère garder la composition secrète. Peu importe, c’est l’effet du suspense qui prime, la matière ne peut pas ne pas craquer. Comment ça tient ? Mais surtout pour combien de temps ?
PLOC !
Dans d’autres pièces du même artiste, la gravité agit, dans les deux sens du terme. Des plaques de verre ou des plaques de marbre – dont le poids ne laisse aucun doute – sont maintenues par un serre-joint à vis suspendu (Tanto dopo, 2022 ; Mai più come prima, 2016 ; Geografia del conflicto, 2024). Le petit joint se fatiguant pourrait faire glisser l’ensemble, les plaques étant nécessairement attirées par le sol. Cette situation d’une chose qui va tomber est grave, solennelle. Le geste de Sassolino est aussi méticuleux lorsqu’il pose une lourde pierre sur un pot de confiture en verre (Impartial silence, 2025). Malgré sa joie, il confie être angoissé, sous pression, inquiet, dans ce moment précis où il dispose, accompagné d’une meute d’assistant·es aux gants blancs, le granit sur le petit récipient. Pourquoi ça ne tombe pas tout de suite ? Sassolino se revendique de l’Arte Povera, à la fois parce qu’il emploie des matériaux rudimentaires, mais aussi par la dimension tragique de ses pièces, dont la dégradation est lente mais inéluctable.
Le « ploc » est aussi l’onomatopée que peut provoquer ce chef-d’œuvre absolu, la Struttura che Mangia (1968) de l’artiste Giovanni Anselmo qui marque une déliquescence plus rapide. Deux blocs de granit, un lien de cuivre et, au centre, en tension provisoire, un végétal. Lorsque la salade fane, l’équilibre s’effondre. En une semaine, ça tombe. Si la décomposition est progressive, l’effondrement est instantané. Le temps n’est pas représenté, il agit. Une fois l’œuvre à terre, la salade est remplacée et puis ça recommence. L’artiste recommande aux musées où elle est exposée de se fournir chez le primeur le plus proche. L’espoir du·de la visiteur·se : devenir témoin de ce moment soudain. Cette œuvre trouve un écho dans la tradition de la vanité4, où les objets du quotidien attestent de la fugacité de la vie. Lorsque Jean Siméon Chardin peint l’une de ses natures mortes aux morceaux de viande, il semble que la lumière qu’il représente va accélérer la décomposition. Diderot raconte que le peintre n’avait d’ailleurs pas pu achever une toile car les modèles s’étaient dégradés : « si rigoureux imitateur de nature, un juge si sévère de lui-même, que j’ai vu de lui un tableau de Gibier qu’il n’a jamais achevé, parce que des petits lapins d’après lesquels il travaillait étant venus à se pourrir5». Chardin peint une nature morte, Anselmo laisse mourir en direct. Il présente une nature mourante et Sassolino, une catastrophe différée. Il s’agit d’observer ce qui ne sera plus, et de s’interroger pour combien de temps. Le·la regardeur·se est en apnée, impatient·e que la chute advienne.
PSHIIIIIIIT
Sassolino se revendique aussi du futurisme, mais le prend à rebours. Avec ses pneus bloqués, empêchés par une plaque soudée, un IPN, un serre-joint ou un piston (Anco Marzio, 2018 ; L’eta dell’oro, 2023 ; I.U.B.P., 2017), il fige la vitesse en immobilisation. Il s’éloigne du fantasme de l’accélération, du progrès industriel vanté par le courant italien du 20e siècle. Là encore, impatience que le pneu explose, désir d’être présent·e à ce moment sacré où le caoutchouc se fragmentera et s’éparpillera, partagé·e entre la peur et le spectaculaire. Ici, les trajectoires, les possibilités de fuites en avant sont stoppées nettes. La roue, symptôme d’une volonté de vitesse, perd sa puissance. Ses pneus sont intacts mais leurs mouvements sont simplement bannis. Là aussi, leurs explosions sont imminentes. Au pire, un dégonflement progressif pourrait simplement se produire. Là, tout repose sur le type de résistance à la compression de la chambre à air. Sassolino délègue tout à la matière.
La catastrophe est latente, mais cela ne signifie-t-il pas qu’elle est déjà présente ? L’événement est simplement en retard. Ces régimes d’instabilité sont analysés par Paul Virilio pour qui tout système, qu’il soit architectural ou politique, est en état de tension permanente. Le philosophe – également architecte et maître verrier – a collaboré aux vitraux d’Henri Matisse pour la chapelle du Rosaire, à Vence, et connaît la fragilité des choses. Dans son essai Vitesse et politique6, il développe le concept de « dromologie ». Ce néologisme, composé à partir du grec dromos (course) et logos (sciences) définit une science du temps apte à étudier le rôle joué par la vitesse et l’accélération dans nos sociétés contemporaines. « Nous vivons désormais dans l’instantanéisme, c’est-à-dire dans un régime où la vitesse équivaut soudain à l’anéantissement du Temps7. » Dans Ce qui arrive8, Virilio développe ensuite le concept d’« accident intégral ». Comme le rappelle l’architecte et géographe Jean Richer, cet accident « se tapit dans l’ombre de nos consciences et nous sidère9». Chaque invention technique produit en même temps son propre accident : inventer le train, c’est inventer le déraillement. L’accident n’est donc pas un dysfonctionnement extérieur au progrès, mais sa conséquence intrinsèque.
Les œuvres de Sassolino matérialisent cette catastrophe latente. L’explosion n’a pas encore eu lieu, mais elle est contenue dans le dispositif. La catastrophe n’est pas un événement exceptionnel surgissant soudainement, mais une possibilité toujours présente, simplement différée. Pour Virilio, s’il est impossible de s’abstraire de la vitesse, il est nécessaire de prendre conscience de ses effets. Sassolino rend explicite et intelligible ce qui demeure habituellement invisible : la menace contenue dans les choses. Chez lui, tout paraît prévisible, même si le moment exact de l’accident reste inconnu.
TIC TAC
TIC TAC
Le travail de Sassolino se situe précisément dans l’intervalle où la matière semble retenue dans une décision qu’elle n’a pas encore prise. Dans de nombreuses pièces, il invente des pistons sophistiqués pour explorer la résistance des matériaux, sûrement pour accélérer la casse possible. Là où dans ses précédentes œuvres, tout relevait du presque, dans celles qui sont exposée à la Galleria Continua, c’est plus explicite, plus visible, plus rapide. On s’attarde sur la machine. Va-t-elle s’épuiser avant la matière ? Son intensité sera-t-elle suffisante pour anéantir les poutres en bois et ces épais IPN ? « L’horizon de l’événement10 » nous paraît plus proche, mais ce n’est pas encore le moment.
« C’est pour bientôt », semblent aussi nous dire ces meubles Ikea sollicités depuis des années. Après avoir déambulé avec plus de lassitude que d’envie dans les allées labyrinthiques du magasin, au rayon cuisine, des mécanismes agitent portes et tiroirs sous un plexiglas. Un compteur dénombre les mouvements, toujours en milliers, pour prouver la robustesse de la quincaillerie. Ce spectacle mécanique anime la visite. On s’y attarde. C’est un temps de pause dans l’injonction d’achat. Les charnières et autres coulisses sont-elles remplacées régulièrement ? Je n’ose y croire. La nuit, sûrement que ce spectacle ne s’arrête pas, et que dans le magasin vide de toute animation, parmi les étagères Billy et les tables Lack en attente de preneur·se, un cliquetis persiste. Il y a un sentiment jubilatoire d’espérer être là à la seconde précise où tout va lâcher : les vis se dégonder, l’aggloméré s’effriter.
La prémonition est évidente. Pas d’hésitation. Nous avons la certitude que cela ne peut pas ne pas arriver. Le moment de latence ne durera pas toujours, substitué par une autre séquence dont nous aspirons à être les témoin·es. Pour le dire avec Maurice Blanchot : « Qu’importe. Seul demeure le sentiment de légèreté qui est la mort même ou, pour le dire plus précisément, l’instant de ma mort désormais toujours en instance. 11»
- Le décanewton (daN) est une unité de mesure, correspondant à la force nécessaire pour accélérer une masse de 1 kilogramme à 1 mètre par seconde au carré. Par exemple, une sangle d’arrimage avec une valeur STF de 500 daN peut provoquer une force de 500 kg. ↩︎
- Entretien réalisé avec Arcangelo Sassolino, le 20 mars 2026, dans le cadre de l’exposition Aux abords du séisme à Galleria Continua, Paris, du 20 mars au 5 mai 2026. ↩︎
- Char, René. 1977. Chants de la Balandrane. Gallimard. ↩︎
- Voir à ce sujet : Bertrand Dorléac, Laurence (dir.). 2022. Les Choses : une histoire de la nature morte. Liénart / Musée du Louvre et Keller, Jean-Pierre. 1979. Pop Art et évidence du quotidien. L’Âge d’Homme. ↩︎
- Diderot, Denis. 1995. Salons III : ruines et paysages. Salons de 1767. 1re parution en 1767. Hermann. ↩︎
- Virilio, Paul. 1977. Vitesse et politique : essai de dromologie. Galilée. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Virilio, Paul (commissaire), Ce qui arrive : exposition, Paris, Fondation Cartier pour l’art contemporain, du 29 novembre 2002 au 30 mars 2003. ↩︎
- Richer, Jean. 2024. Vivre dans l’accident intégral. Plan L★★★★, n°207. ↩︎
- Mouawad, Wajdi. 2025. L’ombre en soi qui écrit : leçon inaugurale au Collège de France. Éditions du Collège de France. ↩︎
- Blanchot, Maurice. 1994. L’instant de ma mort, Fata Morgana. ↩︎







