Théo Mouzard est architecte, chercheur indépendant et membre du Collectif Etc. Marine Royer est enseignante-chercheuse au sein du laboratoire PROJEKT de Nîmes Université. Ensemble, iels travaillent sur des dispositifs collaboratifs dans des institutions de soin en France et enquêtent sur les pratiques collaboratives au Japon dans des contextes post-catastrophes (★★★)
En 2025, dans le cadre d’une résidence de recherche de quatre mois à la Villa Kujoyama au Japon, nous avons constitué un duo afin d’interroger les rôles possibles des architectes dans des contextes post-catastrophes1. Des voyages d’étude nous ont permis d’enquêter sur des situations dispersées à l’échelle du territoire et de comprendre ces espaces depuis leurs usages quotidiens2. Si le séisme, le tsunami et le désastre nucléaire de 2011 ont constitué, pour les architectes japonaises, un point de bascule largement documenté3, nous nous sommes demandé comment les générations d’architectes sensibilisées à ces enjeux et soucieuses de faire autrement opèrent aujourd’hui.
Nous nous sommes surtout intéressées aux lieux collectifs où se reconstruisent les liens humains, à moyen et long terme. Les décès et les souffrances psychologiques liés aux situations post-catastrophes dépassent souvent, dans la durée, les effets immédiats de la catastrophe elle-même. La problématique n’est pas seulement de répondre à l’urgence, mais de faire de ces réponses des prétextes pour réparer les communautés dans le temps long. Comme l’explique Ryo Yamamoto, cofondateur du projet Noto Fukko Labo4 : « Nous distinguons deux [phases]: la restauration, qui vise à ramener une situation négative à zéro, et la reconstruction, qui consiste à créer du positif à partir de zéro. Nous avons donc basculé vers la reconstruction, avec l’objectif de bâtir une région où les habitant·es auront envie de continuer à vivre et où d’autres auront envie de venir. »
Lors de notre parcours d’enquête sur les routes accidentées de la péninsule de Noto, nous avons souvent eu le sentiment de nous retrouver dans un décor de science-fiction. Un mélange entre la beauté calme des paysages ruraux qui défilent derrière la fenêtre et la soudaineté d’un étrange qui les transperce: au détour d’un virage sur une route en lacets se dressent un pan de montagne effondré, des maisons éventrées par des coulées de boue, des intérimaires du bâtiment qui pilotent des drones bombardant de la résine sur des falaises éboulées. Et, entre ces deux extrêmes, des communautés de Japonais·es qui tentent de réparer ce que les catastrophes répétées ont abîmé dans leur quotidien: leurs maisons, leurs espaces communs, leurs routes, leurs champs et leurs rizières.
La péninsule de Noto est faite de collines, de rivages et de paysages de satoyama – ces mosaïques de forêts, de rizières et de terres cultivées façonnées par les relations entre activités humaines et milieux naturels – et est animée, comme souvent au Japon, d’un patrimoine culturel vivant, cependant fragilisé par les dynamiques de déprise démographique et le vieillissement de la population. La péninsule de Noto a été frappée le 1er janvier 2024 par un séisme de grande ampleur, surprenant dans l’après-midi les familles réunies à l’occasion des festivités du Nouvel An. En septembre de la même année, des glissements de terrain et d’importantes inondations ont rendu les travaux de reconstruction encore plus difficiles dans cette zone relativement enclavée qui regroupe environ 140.000 habitant·es.
SUSPENDRE LE TEMPS
Ces lieux, aux usages variés, peuvent regrouper des espaces associatifs, des salles de réunion, des restaurants, des bains publics5, des salles de sport et de soins, des espaces d’exposition ou des ateliers créatifs. Ils sont parfois pensés et activés par les pouvoirs publics et les municipalités, mais sont le plus souvent animés par la société civile (groupes d’habitant·es locaux·les et bénévoles temporaires venu·es des différentes régions du pays) ou par des acteur·ices issues d’associations parapubliques (économie sociale et solidaire ou organismes de protection sociale).
De temps à autre, des architectes s’y impliquent. C’est d’elleux que nous souhaitons parler ici. Qu’iels soient de renommée internationale et habituées à ces contextes, comme les architectes Toyo Ito ou Shigeru Ban, ou qu’iels viennent de métropoles plus proches de la péninsule de Noto comme Kanazawa ou Toyama, iels ont un point commun qui peut surprendre: le plus souvent, personne ne leur a demandé d’intervenir. Nous présentons ici deux exemples complémentaires qui témoignent de leur engagement de terrain, l’un est un programme de lieux collectifs créés après 2011 par des architectes, l’autre un réseau d’abord informel d’architectes locaux·les.
LE PROGRAMME DES MAISONS POUR TOUS-TES EN 2025
Le programme Minna no ie, ou « Maison pour tous·tes », a été développé à partir de 2011 par un groupe d’architectes réunies autour de Toyo Ito6. Il porte à Noto la création de six bâtiments qui remplissent une fonction économique ancrée dans le temps long car « l’important est d’inclure les moyens de subsistance, c’est-à-dire les activités de production économique nécessaires à la survie, et pas seulement l’abondance de vêtements, de nourriture et un abri7 ». À des espaces dédiés à la communauté et aux activités associatives, peuvent s’ajouter un centre équestre, un lieu de travail pour les pêcheur·ses ou encore un café, pour former ce que l’on appellerait sans doute en France un tiers-lieu.
FAIRE AVEC LES DÉCOMBRES
Ces projets sont réalisés par de jeunes architectes, ce qui peut leur permettre, par la suite, de développer leur carrière et d’accéder à la commande publique. Choisies par cooptation, plusieurs d’entre elleux ont déjà fait leurs preuves dans des projets de reconstruction post-2011 et sont parfois accompagnées par leurs aînées. Toyo Ito a mené ses premières expérimentations dans le Tohoku avec Onishi Maki (agence O+H), qui accompagne désormais Shiho Eika (EIKA Studio) sur un projet à Noto. Chaque mois, les architectes se réunissent bénévolement pour discuter des détails constructifs et des méthodes d’implication des communautés locales. Kazuyo Sejima et Riken Yamamoto, deux autres architectes lauréat·es du prix Pritzker, sont également présentes pour accompagner ces projets fragiles, qui dépassent rarement quelques centaines de mètres carrés. En plus d’avoir initié ces projets et de les porter presque bénévolement, les architectes sont allé·es chercher les moyens de financer leur construction, le plus souvent auprès d’organismes privés comme la Nippon Foundation8.
Pour Toyo Ito, cette manière de concevoir le projet n’est pas isolée du reste de sa pratique et constitue un champ important de la culture professionnelle contemporaine. Commissaire invité d’un programme de recherche-action en architecture relativement unique au Japon, le Kumamoto Artpolis9, il a réuni un groupe de praticien·nes en 2025 lors d’un symposium intitulé: « Quelles sont les nouvelles formes d’intérêt public/de bien commun (公共性, kōkyōsei)? Les petites communautés dans lesquelles s’engagent de jeunes architectes10 ». Du fait du choix des participantes et des thématiques abordées, ce symposium fait écho à une exposition consacrée aux travaux de ces jeunes architectes, conçue par le commissaire Yuma Shinohara pour le musée d’architecture de Bâle en 2022 et dont le titre anglais pourrait se traduire par « Se débrouiller avec le présent. Nouvelles directions de l’architecture japonaise11 ». Il renvoie aux préoccupations de nouvelles générations d’architectes qui, depuis 2011, se demandent: « Au lieu d’être nostalgiques de l’illusion d’une croissance illimitée, pourquoi ne pas plutôt concentrer nos énergies pour prendre soin de ce que l’on a déjà ?12 »
Un point de bascule générationnel semble en effet s’être opéré, comme l’explique Kayoko Ota, commissaire, éditrice et coresponsable du programme de recherche Japan Story porté par Harvard Graduate School of Design: « Les architectes […] s’engagent de plus en plus dans les territoires non métropolitains avec une nouvelle éthique professionnelle, en grande partie en raison de l’impact considérable du grand séisme et du tsunami de l’est du Japon de 2011. Celleux qui ont aujourd’hui entre trente et quarante ans n’ont jamais connu de période de croissance économique. Toute leur vie, iels ont vu de nombreuses communautés souffrir du déclin économique et des catastrophes naturelles. Désormais, iels aspirent à apporter des réponses sobres aux problèmes immédiats plutôt qu’à dessiner un avenir lointain à la manière d’auteur-es-philosophes tels que Kazuo Shinohara ou Arata Isozaki13. »
QUE FAIRE EN TANT QU’ARCHITECTE LOCAL-E?
Dans ce contexte de reconfiguration des pratiques professionnelles et de déplacement des formes d’engagement architectural vers des territoires non métropolitains, il est possible d’observer comment ces évolutions se traduisent concrètement dans certains cas. Nous pourrions situer le travail de Shu Yamamoto dans ce même courant de pensées et de pratiques. Architecte d’une quarantaine d’années, il gère une agence de deux personnes à Kanazawa, grande ville la plus proche de la péninsule de Noto. Lorsqu’il prend connaissance du séisme, il appelle plusieurs collègues pour s’interroger sur les possibles actions à mener. Iels mènent ensuite des entretiens avec des architectes ayant vécu des catastrophes et rédigent des articles réunis dans un blog afin de partager des retours d’expérience14. Depuis 2024, une vingtaine d’architectes qui ne se connaissaient pas avant se réunissent désormais mensuellement, fédéré·es par ce partage. C’est grâce à cette solidarité entre paires, encore peu structurée dans ce contexte, que le travail de terrain devient possible. Car derrière les bonnes volontés, se pose rapidement une question de fond: dans quel cadre légal et administratif, et avec quelles responsabilités, cette assistance peut-elle être donnée?
Ensemble, ces architectes s’auto-organisent pour créer une fiche de diagnostic-type, partager des tutoriels en ligne, tenir des permanences dans les villages puis proposer des visites sur site. Là encore, ni les collectivités ni l’État n’en sont à l’initiative. Alors que les dispositifs publics proposent deux catégories de diagnostic pour les bâtiments impactés – à démolir ou à préserver – iels visitent les sites, envisagent différentes options de réparation, réalisent quelques croquis, expliquent et décident avec les habitantes. Leur attachement aux architectures vernaculaires locales et à leurs paysages les amène à les observer attentivement et à en prendre soin, à l’inverse des logiques de standardisation des reconstructions menées par l’État. Ce dernier favorise indirectement les démolitions en offrant des primes à celleux qui font ce choix. Mais Shu Yamamoto et ses collègues ne veulent pas voir ce patrimoine disparaître, alors même qu’il est déjà parfois dévasté par les catastrophes et leurs suites, comme l’incendie qui a détruit 90% de la ville de Suzu sur la péninsule. Une subvention leur a permis de financer leurs déplacements et d’acheter des outils et du matériel; iels ont ensuite accompagné environ 350 projets de réhabilitation de maisons, dont certains sont documentés dans une série de fanzines autoédités.
Parfois, les architectes ont dans leur coffre quelques outils pour effectuer les réparations les plus sommaires dans les charpentes légères, typiques de l’habitat traditionnel japonais. Pour corriger les défauts d’équerrage de celles qui ont été déformées par le séisme, quelques coups de masse suffisent. Sinon, quelques coupes en bas des portes coulissantes leur permettent de bouger à nouveau afin de cloisonner et de chauffer les maisons. À ce travail bénévole s’ajoutent des commandes de projets: maisons mais aussi et surtout projets associatifs, souvent liés au soin et à la protection sociale. L’un des projets de Shu Yamamoto porte sur la réhabilitation d’une grande maison habituellement utilisée pour l’accueil social de familles en difficultés. Pour l’association, il n’est pas envisageable de sacrifier l’aspect domestique de cette maison traditionnelle qui participe à l’atmosphère des soins et à l’hospitalité nécessaire pour accueillir la douleur des familles. Shu a alors fait appel à des charpentières de Tokyo pour sauver le bâtiment, en inventant des méthodes de mise en œuvre: iels mettent la maison sur cales, coupent tous les poteaux, surélèvent la maison au cric pour pouvoir refaire un chaînage et des fondations, puis la reposent sur ces nouvelles semelles de béton. Ce sera finalement moins cher qu’un projet de démolition-reconstruction et cela donnera l’occasion d’une série de chantiers participatifs et pédagogiques, là encore soigneusement conservés dans des fanzines.
Ce dernier exemple permet de noter le rôle clé des structures de services sociaux dans la reconstruction des communautés et des lieux. En effet, la reconstruction post-catastrophe au Japon n’est pas l’apanage des seules architectes. La collaboration entre Kabulet et Bussien à Wajima en est un exemple marquant. Ces deux entreprises remplissent un rôle proche de celui de la délégation de service public en France: elles gèrent des lieux pour les personnes âgées, les personnes en situation de handicap, les enfants et financent des logements à loyer modéré, tout en s’appuyant partiellement sur leurs propres activités économiques (restaurant, vente de produits locaux, café, garage automobile, centre de soin et sports). Au lendemain des inondations qui ont ravagé la ville, de nombreux·ses habitant·es sont d’abord venu·es dégager le complexe de bain public et de restaurant avant leur propre maison, ayant constaté lors du séisme à quel point ce lieu avait été indispensable pour gérer la catastrophe, notamment grâce à l’accès à l’eau potable et à la possibilité de se laver, avec une fréquentation atteignant 300 personnes par jour. Les architectes de l’agence Kyma, basée à Kanazawa, ont conçu avec elleux un modèle de centre communautaire léger, lumineux et facilement constructible, associant espaces collectifs, publics fragilisés (situations de handicap et vieillesse principalement) et projet économique (restaurant et/ou bains publics).
SUSPENDRE LE TEMPS
Le directeur rappelle que le taux de mortalité des personnes en situation de handicap est trois fois supérieur à celui des personnes valides dans les mois suivant les catastrophes, et qu’elles souffrent davantage de troubles psychologiques et d’isolement. Ces lieux sont des phares pleins de vie entre les routes défoncées, les logements d’urgence en Algeco et les terrains vagues; des points de repère essentiels pour des communautés parfois trop oubliées des projets d’État, concentrés surtout sur les infrastructures et le relogement d’urgence.
FAIRE AVEC LES DÉCOMBRES
En guise de conclusion, il serait tentant de voir dans ces pratiques collaboratives japonaises une singularité culturelle, liée à un contexte sismique et climatique spécifique. Les publications et expositions sur le sujet tendent d’ailleurs à en proposer des corpus largement circonscrits au Japon, comme pour en souligner l’exceptionnalité15. Nous pensons toutefois qu’elles entretiennent des proximités fortes avec des expérimentations menées ailleurs, notamment en Europe. Dans les friches des sociétés industrielles européennes, dans les décombres des catastrophes naturelles au Japon ou dans les ruralités décroissantes des deux contextes, des architectes inventent des manières similaires de penser et de mettre en œuvre des temps et des lieux de réparation des communautés. Réhabiliter des maisons vides et des rizières dans la campagne de Chiba, une école désaffectée dans les Alpes, un aéroport abandonné et ses bassins de rétention à Berlin ou des terrains ruraux dévastés à Noto: dans les paysages vacants des sociétés industrielles vieillissantes, ces pratiques dessinent un imaginaire professionnel commun, fondé sur la coopération, la réaffectation et l’attention aux usages ordinaires. Elles esquissent ainsi une histoire encore en cours d’écriture des formes contemporaines de la réparation, dont les contours restent à documenter et à stabiliser ★
- Intitulée L’architecture de l’après-Prendre soin et réparer face aux catastrophes, cette recherche nous a amenées à rencontrer plus de 40 acteur·ices impliquées dans des projets de reconstruction et à visiter à plusieurs reprises la péninsule de Noto. ↩︎
- La plupart des sources de cet article viennent d’éléments originaux, de fanzines et de documents qui nous ont été transmis au fil de nos recherches. ↩︎
- Voir par exemple: Shinohara, Yuma et Ruby, Andreas. 2022. Make Do With Now: New Directions in Japanese Architecture. Christoph Merian Verlag et SAM Swiss Architecture Museum; ainsi que la série de courts-métrages de 2018 intitulée Îles et villages du Centre Canadien d’Architecture. ↩︎
- Ryo Yamamoto a transformé le restaurant familial en lieu d’accueil pour des bénévoles d’une association qui œuvre, entre autres, à réapprendre à entretenir les forêts et créer un centre de réemploi des matériaux et des objets issus des maisons abandonnées et/ou démolies à la suite du séisme. Citation extraite d’un discours entendu sur place pour accueillir un groupe de bénévoles. ↩︎
- Les spécificités géologiques japonaises n’engendrent pas seulement des séismes. Elles rendent également possible une tradition bien ancrée de bains thermaux (onsen), notamment à Noto. ↩︎
- Ito, Toyo. 2014. L’architecture du jour d’après. Les Impressions nouvelles. ↩︎
- Aoi, Tetsuto. 2016. Archi-Aid Record Book 2011-2016: Architects’ Pro Bono Outreach following 3.11. Flick Studio, p. 244. ↩︎
- Fonds d’environ 2 millions d’euros, dont les revenus proviennent principalement des recettes des paris sur les courses de bateaux à moteur, très populaires à Tokyo et à Osaka. ↩︎
- Une forme de Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et de l’Environnement local qui cherche à renforcer l’intérêt pour le design environnemental, à élever la culture urbaine et architecturale, et à faire de Kumamoto un pôle de diffusion culturelle, tout en créant un patrimoine culturel durable destiné aux générations futures. Source: www.pref.kumamoto.jp/soshiki/115/4547.html (consulté le 26 mai 2026). ↩︎
- Le passionnant compte-rendu est disponible en anglais: www.pref.kumamoto.jp/uploaded/attachment/276694.pdf (consulté le 26 mai 2026). ↩︎
- Shinohara, Yuma et Ruby, Andreas, op. cit. ↩︎
- Ibid. Prologue, p. 29. ↩︎
- Ota, Kayoko et Mostafavi, Mohsen. 2024. Revitalizing Japan: Architecture, Urbanization, and Degrowth. Actar, p. 316. ↩︎
- Articles réunis sur la plateforme en ligne Medium: medium.com/kenchikutouron/subpage/shinsai-keiken (consulté le 26 mai 2026) ↩︎
- Voir ces deux expositions: Igarashi, Taro et Yamazaki, Ryo. 2014. Architecture since 3.11. New relationships between society and architects, Gakugei Shuppansha Co., Ltd. et en France: Igarashi, Taro (commissariat), 2020. Quand la forme parle. Nouveaux courants architecturaux au Japon (1995-2020). FRAC Centre-Val de Loire. ↩︎




