Can Onaner et Mathilde Sari, Le théâtre des places (superposition de quatre places royales parisiennes pour une mise en scène de révoltes), collage, 2017
Places et théâtres, 2024 © Can Onaner
Capture du film Place Tahrir, Barricades produit par les étudiant·es de l’EAVT, 2015, dans le cadre de l’enseignement
Architetcure de l’événement, la place, la foule et Aldo Rossi, coordonné par Can Onaner
Capture du film Place Tahrir, Barricades produit par les étudiant·es de l’EAVT, 2015, dans le cadre de l’enseignement
Architetcure de l’événement, la place, la foule et Aldo Rossi, coordonné par Can Onaner
Capture du film Place Tahrir, Barricades produit par les étudiant·es de l’EAVT, 2015, dans le cadre de l’enseignement
Architetcure de l’événement, la place, la foule et Aldo Rossi, coordonné par Can Onaner
Can Onaner, Théâtres et places, dessins, 2016-2024

LE THÉÂTRE SUSPENDU

Can Onaner est architecte, docteur en architecture et professeur à l’ENSA Paris-Val de Seine. Il est membre des laboratoires EVCAU et LIAT. Il a publié Aldo Rossi, architecte du suspens, en quête du temps propre de l’architecture (2016) et Adolf Loos et l’humour masochiste, l’architecture du phantasme (2019) aux éditions Mētispresses. Il a été co-commissaire des expositions Le temps, conversation en suspens (2013) et La place comme théâtre de la foule révoltée (2016)

L’architecture est une force d’immobilisation. Elle résiste à la gravité autant qu’elle contraint les mouvements des corps. Par exemple, le mur sépare l’intérieur de l’extérieur, nous bloque dedans ou nous enferme dehors, tout en emmagasinant dans son épaisseur une énergie potentielle. Il fixe provisoirement nos trajectoires, retient les gestes, ralentit les flux, tout en conservant sur sa surface la mémoire de corps qui ne font qu’y passer. Pourtant, cette immobilisation n’est jamais absolue : l’architecture contient toujours en latence sa propre ruine, comme la possibilité de sa traversée ou de son détournement. L’immobilisation propre au fait architectural — du mur domestique aux infrastructures qui organisent les territoires — intervient toujours sur le fond d’un mouvement premier. Rien n’est donné comme immobile : ce sont des forces d’arrêt qui agissent sur une matière qui tombe autant que sur un corps qui se déplace. Le corps, dont l’élan premier est le mouvement, a besoin de limites pour se stabiliser, se situer, faire expérience. L’immobilisation est cette contrainte temporaire qui rend possible l’attention, et peut-être la mémoire. Même si toute fixité est traversée par un mouvement invisible, même si les limites architecturales demeurent poreuses, le premier effet du mur reste de suspendre un mouvement en lui offrant une limite : s’y arrêter, le traverser ou le longer. L’architecture agit alors comme un dispositif concret de contrainte. Elle résiste, s’oppose, ralentit. Son apparente fixité organise physiquement nos rapports au monde.

Alors que de nombreuses pratiques artistiques ont progressivement brouillé les frontières entre réel et virtuel, présence et absence, dedans et dehors, l’architecture demeure encore liée à des contraintes physiques, ergonomiques et symboliques. Malgré les ambitions technologiques ou conceptuelles qui cherchent parfois à l’en affranchir, elle reste un art de la résistance matérielle, du seuil, de l’arrêt. C’est précisément cette résistance qui lui confère une puissance singulière d’immobilisation.

Cette immobilisation ne doit pourtant pas être comprise comme une simple inertie. Ce que j’ai proposé ailleurs de nommer le « suspens architectural » désigne au contraire une situation paradoxale1 : un état où quelque chose demeure en tension sans se résoudre, où une instabilité persiste tout en étant contenue, où quelque chose semble pouvoir advenir sans que son issue soit encore déterminée. Le suspens ne renvoie donc pas à un arrêt du temps, mais à une manière particulière de le tendre, de le retenir provisoirement: un temps latent, traversé de forces contradictoires que l’architecture contient, sans les apaiser entièrement.

J’ai d’abord cherché à explorer cette condition à partir de situations intimes. Chez Adolf Loos, les intérieurs semblent retenir quelque chose des corps qui les traversent: une dramaturgie silencieuse du regard, du désir et de la domination, où les tensions psychiques ne trouvent jamais de résolution définitive. Chez Aldo Rossi, ce sont d’autres formes de suspens qui apparaissent: des architectures fixes, traversées par la mémoire et la mélancolie, comme si les traces d’un événement absent continuaient d’y persister, suspendues dans le temps. Dans les deux cas, l’architecture ne résout pas les contradictions qu’elle accueille ; elle les maintient en latence, comme une manière d’habiter l’écart. Mais ce qui se joue à l’échelle du sujet, du désir ou de l’espace domestique ne disparaît pas lorsqu’on passe au collectif : cela change d’échelle, de rythme et parfois même de forme. Cette puissance d’immobilisation ne concerne alors plus seulement l’expérience individuelle de l’espace. Dans certaines circonstances, elle peut suspendre les rythmes ordinaires de la vie collective et ouvrir, momentanément, la possibilité d’une autre manière d’être ensemble.

Prenons le cas de l’occupation d’une place par une foule révoltée, comme la place Tahrir au Caire, et la Puerta del Sol à Madrid en 2011 ou encore la place Taksim à Istanbul en 2013. Malgré leurs différences, ces occupations rendent visible une même dynamique : l’apparition momentanée sur la place d’une immobilisation collective qui réactualise les utopies d’une vie meilleure, d’un commun synchronisé et partagé, porteur de l’espoir d’une émancipation individuelle et collective. Partant des différents lieux de la ville et se multipliant à l’aide des réseaux sociaux, cette foule hétérogène se rassemble au milieu d’une place centrale. Elle occupe le lieu et immobilise pour un temps la vie urbaine. Les corps sont arrêtés ; les rythmes ordinaires de la vie politique semblent momentanément suspendus. À Taksim, à Sol ou à Tahrir, le temps de l’occupation, un nouveau théâtre social se déploie au-dessus de l’affairement habituel de la vie urbaine. La foule occupant l’espace est hétérogène. Elle ne constitue pas — du moins pas encore — un groupe social. Aucune organisation politique, aucun·e leader, parti ou idéologie ne parvient entièrement à absorber la foule, à réduire l’hétérogénéité de sa présence à un programme stabilisé ou à un instrument de pouvoir. Tout dans cet événement résiste provisoirement à sa fixation en identité stable, en programme ou en finalité révolutionnaire déterminée2.

L’apparition de la foule vaut d’abord comme expérience collective de suspension: interruption provisoire des usages ordinaires du lieu, relâche des rythmes habituels de la vie urbaine et ouverture d’un temps autre, irréductible à ses finalités politiques immédiates. La révolte spontanée et contingente d’une foule hétérogène et sans leader apparaît alors comme un événement qui vaut d’abord pour lui-même. Elle n’a d’autre signification que celle d’ouvrir une brèche dans le temps historique et social, sans être nécessairement guidée par un projet de renversement ou par des stratégies de prise de pouvoir.

Toutefois, cette brèche ouverte par l’immobilisation contient la possibilité d’une émancipation sociale qui se joue depuis l’intérieur du «théâtre suspendu » de la place occupée, à travers l’expérience de nouvelles façons d’être ensemble, en tant que sujets individuels et collectifs : une société où la revendication de l’individualité et le besoin de l’affirmer collectivement ne s’opposent pas, mais au contraire constituent le point de rencontre d’individu·es singulièr·es et différent·es, désirant agir ensemble, au-delà de leurs appartenances politiques ou idéologiques habituelles3.

Cette expérience de nouvelles façons d’être ensemble ne se joue pourtant jamais dans une foule homogène ou compacte. Au sein même de la masse occupant la place, se creusent des espaces vides où de petites assemblées éphémères se réunissent, discutent, parfois se contredisent, tout en donnant aux individu·es la distance nécessaire pour subsister à l’intérieur de la foule fusionnelle. Ici un cercle de parole s’ouvre, plus loin une cuisine improvisée, ailleurs une bibliothèque, une tente de soin, un théâtre spontané ou une scène de fortune où quelqu’un·e prend la parole avant que le rassemblement ne se disperse à nouveau. L’occupation transforme ainsi la place en un espace qui ne cesse de se recomposer: les tentes, les bâches, les tables déplacées, les scènes improvisées ou les objets accumulés reconfigurent continuellement les rapports spatiaux. Des théâtres s’ouvrent puis disparaissent; les centres se déplacent; les creux se reforment ailleurs. Le théâtre suspendu de la place ne tient donc pas seulement à l’arrêt provisoire des rythmes ordinaires de la ville, mais à cette redistribution continue de l’espace occupé, à cette manière qu’a la foule d’y ouvrir provisoirement des centres, d’y ménager des distances et d’y creuser des vides, avant qu’ils ne se reforment ailleurs.

La barricade constitue sans doute le point de condensation le plus intense de la relation entre la place et la foule. La foule y devient elle-même architecture : elle construit une forme provisoire qui suspend les flux urbains, immobilise les circulations et transforme la ville existante en dispositif conflictuel. Mais inversement, l’architecture s’y défait aussi: pavés, grilles, mobiliers et fragments urbains sont arrachés à leurs fonctions premières pour être recomposés. La foule devient architecture tandis que l’architecture s’afoule4.

Ce qui relie provisoirement toutes ces singularités est moins un projet politique homogène que l’espace architectural occupé. Les pavés, les façades habitées, les tentes, les barricades éphémères ou les théâtres improvisés constituent autant de médiations matérielles entre les membres de la foule. Aussi bien pour les individu·es constituant la foule occupante que pour le public qui l’observe à distance, l’architecture de la place, transformée en grand théâtre pendant l’occupation, devient le signe principal de ce nouveau collectif éphémère. Pourtant, l’image de ces places vues d’en haut, faisant des foules un motif esthétique, ne contredit pas la réalité corporelle, sociale et psychologique des individu·es singulièr·es formant les foules de près.

À ce moment très particulier de la vie de la place, l’immobilisation rendue possible par l’architecture semble aller de pair avec une possible émancipation sociale et politique. Il n’existe pas d’opposition entre l’expérience physique et sensible d’une tension latente dans un lieu et le désir collectif de s’en emparer. L’immobilisation architecturale peut contenir une possibilité d’émancipation dans la mesure où la signification de ce qui est momentanément suspendu demeure encore ouverte et indéterminée. Cette suspension peut alors modifier nos régimes de perception: remettre en question les manières d’habiter le monde, les identités stabilisées ou les valeurs qui s’imposent à nous dans les moments de crise.

Avant tout projet ou stratégie d’émancipation matérielle, l’immobilisation architecturale ouvre peut-être d’abord une émancipation de la conscience. Réflexive avant toute chose, cette émancipation relève moins d’un programme d’action collective que d’un partage du sensible : une manière de contenir les choses en suspens, de créer de la latence.

En ce sens, l’immobilisation architecturale se distingue de l’activisme politique, même si elle peut parfois en préparer le terrain. Là où l’action politique cherche à orienter les forces vers un objectif déterminé, l’architecture peut accueillir une tension encore indéfinie et maintenir ouverte la possibilité d’un événement intempestif à venir. Hors événement, avant l’occupation, la place contient une force d’intensification et d’atermoiement, agrégeant en latence l’énergie de corps qui ne sont pas encore révoltés, sans que l’on sache ni quand ni comment cette énergie trouvera son moment.

L’immobilité apparente de l’architecture peut alors être pensée comme une tension dynamique: un élastique tendu, le ressort d’une catapulte ou le fil d’un arc bandé. Une énergie maintenue en tension, sans que la chose à lancer, ni même la direction, la distance ou la cible ne soient définies par avance. Seule importe ici la latence, la conscience d’une force maintenue en réserve et la possibilité ouverte de ses devenirs intempestifs.

Penser l’architecture à partir de cette latence revient alors à déplacer la question du projet lui-même : l’architecture n’est plus seulement ce qui organise des fonctions ou stabilise des formes, mais ce qui maintient ouvertes certaines tensions entre immobilisation et mouvement, désir individuel et expérience collective, ordre et événement. Le temps suspendu n’est pas une interruption du politique, mais la condition fragile de ses possibles.

  1. Ma thèse de doctorat en histoire de l’art, Le suspens en architecture, Adolf Loos et Aldo Rossi, soutenue en 2011, a donné lieu à une série d’articles, ainsi qu’à deux livres, Aldo Rossi, architecte du suspens, en quête du temps propre de l’architecture, (Mētispresses, 2016) et Adolf Loos et l’humour masochiste, l’architecture du phantasme, (Mētispresses, 2019). ↩︎
  2. La distinction entre le caractère momentanément indisponible d’une foule révoltée et sa possible réappropriation politique pose la question des rapports entre l’apparition d’une foule suspendant provisoirement le temps historique et la transformation de cette énergie, dans un processus révolutionnaire inscrit dans une nouvelle séquence historique. On pense ici à la distinction proposée par Furio Jesi entre révolte et révolution dans Spartakus. Symbolique de la révolte, La Tempête, 2016 (première parution 1969). ↩︎
  3. Les singularités réunies dans la foule ne le sont pas malgré leurs différences mais à travers elles, autour d’une situation commune de refus ou d’opposition. Ce qui permet momentanément leur convergence n’est pas nécessairement une identité politique stable ni un projet homogène, mais la désignation partagée – quoique souvent plurivoque – d’un obstacle, d’une domination ou d’une injustice. En ce sens, la foule révoltée semble moins se constituer autour d’un·e leader qu’autour d’un point de tension commun, capable de suspendre provisoirement les différences sans les abolir. ↩︎
  4. Il s’agit d’un concept central dans mes recherches, dont la signification se rapproche de l’idée de « mouvement de foule », pour désigner un phénomène qualitatif, à la fois physique et psychologique, de transformation, émanant de la foule elle-même, transformant aussi bien les individu·es que le collectif qu’iels forment. À différencier de la notion de «massification» qui serait plus quantitative, et même géométrique, et qui serait causée par des forces extrinsèques aux individu·es réuni·es. ↩︎
Can Onaner et Mathilde Sari, Le théâtre des places (superposition de quatre places royales parisiennes pour une mise en scène de révoltes), collage, 2017
Places et théâtres, 2024 © Can Onaner
Capture du film Place Tahrir, Barricades produit par les étudiant·es de l’EAVT, 2015, dans le cadre de l’enseignement
Architetcure de l’événement, la place, la foule et Aldo Rossi, coordonné par Can Onaner
Capture du film Place Tahrir, Barricades produit par les étudiant·es de l’EAVT, 2015, dans le cadre de l’enseignement
Architetcure de l’événement, la place, la foule et Aldo Rossi, coordonné par Can Onaner
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Can Onaner, Théâtres et places, dessins, 2016-2024