INHABITABLE

Neuf mètres carrés, une hauteur sous plafond au moins égale à 2,20 mètres, soit un volume habitable au moins égal à 20 mètres cubes, clos et couvert, protégé contre les infiltrations d’air parasites, des garde-corps en état conforme à leur usage ; les équipements d’électricité, de gaz, de chauffage et de production d’eau chaude conformes aux normes, un éclairement naturel suffisant. Selon le décret n°2002-120 du 30 janvier 2002 relatif aux caractéristiques du logement décent pris pour l’application de l’article 187 de la loi n°2000-1208 du 13 décembre 2000 relative à la solidarité et au renouvellement urbains, voilà ce qui définit un logement décent. Beaucoup ne répondent pas à ces prétendus critères objectifs.

La zone, les camps de personnes exilées, les hôtels insalubres, les prisons, les services hospitaliers débordés deviennent autant de domaines entre le soin et l’abandon, entre l’accueil et l’exclusion. Michel Agier (1) évoque cette « condition cosmopolite » où le monde entier devient camp : un réseau de lieux temporaires, un paysage mondial des espaces précaires. Dans ces habitats résumés à la survie, on administre la présence plus qu’on n’accueille les existences. Ces lieux deviennent dispositifs de gestion de l’exclusion, où l’habiter est une forme suspendue soumise à des logiques d’attente permanente et de déplacement.

« Habiter, c’est aimer un lieu au point de vouloir s’y fondre. Nous, on n’habite plus : on occupe. » (2) On prend place sans s’installer. L’espace inhabitable est celui d’un temporaire qui dure. Réduit, il implique une interdépendance avec les équipements publics qui l’entourent. L’espace public compense alors ce que le foyer n’offre pas. L’inhabitable pousse à l’invention, à la solidarité. Cette condition pousse à se connecter à une ville qui stigmatise tout autant.

Dans ce numéro, nous regardons là où ça enferme, là où ça isole, là où ça expulse, là où ça gratte. Et puis, il y a ces punaises de lit, ces hôtes indésirables qui traversent les murs sociaux : la contamination n’a ni classe ni frontière. Elles se faufilent dans les plis de l’intime, imposent leur présence silencieuse, y réveillent les corps en alerte. Le lit, censé être refuge, dernier rempart de l’intime, devient terrain de lutte. Elles rappellent brutalement que les logements sont, pour beaucoup, le théâtre d’une intranquillité permanente. Au fond de ce lit, c’est toute la ville qui se glisse dans le pli des draps.

MBL architectes

La terre est aussi inhabitable que la lune par Ido Avissar • Enquête ethnographique dans les terrains délaissés par Anne-Claire Vallet • Habiter neuf mètres carrés par Iris Lacoudre • What’s in my room ? par Alexis de Bonis • Détenir et maintenir par SCAU • Vivre avec les vampires, punaises et sous-architecture par Delphine Lewandowski • Gouverner la zone par Justinien Tribillon

 

  1. Agier, Michel. 2013. La condition cosmopolite. L’anthropologie à l’épreuve du piège identitaire. La Découverte.
  2. Damasio, Alain. 2019. Les Furtifs. La Volte.