Pigs in space1
Truwant+Rodet+ est un bureau d’architecture basé à Bâle, fondé en 2017 par Charlotte Truwant et Dries Rodet. Leur pratique se concentre sur la transformation, avec une attention particulière portée au contexte et aux interactions entre bâti et paysage. Lauréat·es du Swiss Art Awards 2017, iels ont cofondé la plateforme culturelle dasVerein. Depuis 2023, iels sont professeur·es invité·es à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL).
Un dimanche après-midi, quelque part en Europe. Le ciel est couvert, mais une éclaircie semble se profiler. Dans le salon d’une maison individuelle d’un tranquille quartier résidentiel, l’écran plat d’une télévision dernier cri diffuse un épisode du Muppet Show. Le monde paraît paisible.
Mais tout est relatif.
Toutes les vingt-quatre heures, la Terre effectue une rotation complète. Dans cette maison de banlieue, cela correspond à une vitesse d’environ 1 100 km/h. Simultanément, la Terre effectue son parcours en orbite autour du soleil à approximativement 107 000 km/h. Au-delà, l’ensemble du système solaire se déplace dans la galaxie le long d’une trajectoire qui ne se répète jamais.
Or, de tout cela, nous ne ressentons qu’une impression d’immobilité. Tout au plus sommes-nous sensibles aux variations des conditions atmosphériques – vent, pluie, fluctuations de température – elles-mêmes conséquences de ce mouvement planétaire. Un mouvement qui devient imperceptible dès lors qu’il est suffisamment constant.
Tout dépend de la perception. Et peut-être encore davantage de notre perception du temps.
RÉCITS DE PERMANENCE
L’architecture moderne a longtemps évolué au sein de ce paradoxe : la conviction que les bâtiments pouvaient résister au temps. Durant des siècles, la permanence était réservée aux châteaux, aux monuments et aux édifices religieux. Les constructions ordinaires restaient légères, vulnérables et temporaires, étroitement liées aux climats locaux et aux ressources disponibles. Mais lors de la révolution industrielle, la mécanisation transforma la brique, matériau dont la production reposait sur un savoir-faire artisanal, en un matériau de construction industriel et bon marché.
C’est dans ce contexte que l’écrivain James Orchard Halliwell-Phillipps publia The Nursery Rhymes of England en 1842, ouvrage comprenant le conte populaire Les Trois Petits Cochons2. Trois cochons construisent chacun une maison dans un matériau différent : en paille, en bois et en brique. Le loup arrive, animé de la fureur d’une tempête, soufflant et grondant contre chaque construction. Les structures légères s’envolent. Le troisième cochon, lui, résiste, protégé par sa maison de brique, triomphant du loup grâce à son travail et à la ruse. Ce conte reflète les réalités sociales de l’Angleterre industrielle, où la brique représentait la pérennité et la sécurité, tandis que la paille et le bois appartenaient à la pauvreté rurale et à la précarité. Les versions orales antérieures évoluèrent au fil des récits régionaux, s’adaptant sans cesse aux différentes traditions locales. La version écrite datant de l’époque victorienne transforme le conte en leçon morale. Construire plus solide. Construire plus massif. Construire pour durer.
RÉCITS D’ADAPTABILITÉ
Un siècle plus tard, Walt Disney raconte la même histoire dans son animation de 1933, Les Trois Petits Cochons3. Le loup arrive toujours tel le mauvais temps, soufflant et grondant contre l’architecture. Mais le regard porté sur la nature commence déjà à changer. En effet, en 1935, Sir Arthur Tansley introduit le terme « écosystème » pour décrire sa conception des relations entre les organismes et leurs environnements, comme un système électrique fermé en parfait équilibre. Cette métaphore se voit imposée comme modèle scientifique par les frères Odum en 1953 dans leur ouvrage Fundamentals of Ecology4. La nature n’est plus comprise comme un paysage statique ou une nature sauvage indomptée, mais de plus en plus comme un système réparable, en quête d’un état d’équilibre dans lequel il fonctionnerait parfaitement. Le temps et le changement sont ainsi retirés de l’équation5.
Ce singulier fantasme d’une nature mécanique coïncide avec une mutation technologique majeure au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Les économies de guerre accélèrent les progrès dans l’aviation, la logistique militaire, l’ingénierie légère et la préfabrication, transformant non seulement l’industrie, mais aussi la manière dont les architectes imaginent les bâtiments et les villes. L’Europe est reconstruite par le biais de systèmes de production de masse, de composants standardisés et de réseaux d’infrastructure. Un nouvel optimisme technologique émerge.
Ancien ingénieur de la Marine américaine, Richard Buckminster Fuller possède une connaissance approfondie de la production industrielle, de la logistique et des systèmes cartographiques. En 1969, l’année même de l’alunissage d’Apollo 11, il publie Operating Manual for Spaceship Earth6, ouvrage dans lequel la planète apparaît comme un système unique et interconnecté voyageant dans l’espace : fini, maîtrisé par la technique et dépendant de flux d’énergie et de ressources soigneusement régulés. L’environnement extérieur ne semble plus être source d’instabilité. Le temps et les transformations environnementales deviennent de plus en plus maîtrisables par la régulation, la maintenance et l’ajustement continu. L’architecture embrasse cette vision du monde avec enthousiasme. Les bâtiments deviennent des assemblages flexibles de composants préfabriqués modulaires, connectés à des réseaux plus vastes d’énergie, de communication et de mobilité. Bâtiments et villes sont imaginés moins comme des objets statiques que comme des systèmes environnementaux.
Le Centre Pompidou devient, au sein de ces rêves d’adaptabilité et de contrôle systémique, l’un des exemples les plus emblématiques, avec ses systèmes techniques extériorisés et colorés, tuyaux, gaines, circulations, infrastructure érigeant l’idée de flexibilité en image architecturale. Le bâtiment permet une adaptation continue, une architecture capable de se reconfigurer en permanence. Or, cinquante ans plus tard, le Centre Pompidou ferme ses portes pour une rénovation de cinq ans comprenant le désamiantage, la mise aux normes incendie, l’amélioration de l’accessibilité et la rénovation énergétique. La question se pose désormais autrement. Le bâtiment démontrera-t-il sa flexibilité promise en se transformant en une nouvelle machine du 21e siècle ? Abandonnera-t-il son ADN cybernétique pour évoluer vers quelque chose d’entièrement différent, une ruine écologique naturellement ventilée et low-tech, qui renonce à l’optimisme technologique dont il est issu ? Ou ce que la modernité imaginait comme flexible est-il lui-même devenu étrangement figé dans le temps ?
PAYSAGES EN MUTATION
De retour dans notre villa de banlieue, en parcourant un fil d’actualité sur le dernier modèle de smartphone, le Spaceship Earth de Buckminster Fuller cède lentement la place au Millennium Falcon de Timothy Morton. Notre monde, pensé comme stable et maîtrisable, est lui-même en transformation. Les glaciers reculent et disparaissent. De nouveaux lacs émergent. Les territoires alpins se reconfigurent. Des glissements de terrain effacent des villages entiers, des effondrements de sol engloutissent des voitures, des éruptions volcaniques perturbent les horaires de vol à l’échelle mondiale.
Là où Buckminster Fuller imagine la Terre comme une machine rationnellement organisée voyageant efficacement dans l’espace, Morton décrit notre monde comme une réalité bien plus désordonnée : instable, interconnectée et impossible à contrôler entièrement. Empruntant l’image du Millennium Falcon de Star Wars, un vieux Spacecraft7 constamment réparé, modifié et rapiécé, Morton propose un monde qui survit non par la perfection, mais par l’adaptation continue.
La machine a cessé d’être propre, complète et optimisée.
Elle fuit. Elle surchauffe. Elle tombe en panne. Elle évolue. L’imperfection devient centrale dans notre compréhension du monde. L’architecture n’échappe peut-être pas à une condition similaire. Un bâtiment se dégrade et exige des soins constants pour résister au temps et à l’environnement, s’efforçant sans relâche de préserver ou de restaurer un état d’origine imaginé. L’architecture reste souvent obsédée par la permanence : assurer la performance, prévenir l’altération, maintenir la matière immobile.
Le jardin qui borde le bâtiment obéit à une autre logique. Le jardin lui, prolifère, s’adapte et se transforme en permanence. L’eau de pluie disparaît dans le sol. La mousse s’étend lentement sur la pierre. Les arbres filtrent la lumière et la température au fil des saisons. L’humidité, la lumière du soleil, les bactéries, les champignons, les insectes, les oiseaux, les racines et la décomposition interagissent au sein de relations instables mais productives. Le jardin ne résiste pas au temps. Il évolue à travers lui.
Longtemps, l’architecture s’est imaginée contre cette condition. Les bâtiments étaient séparés des éléments, isolés du sol, protégés contre la croissance, l’humidité, l’érosion et le changement. La nature restait à l’extérieur. Mais cette séparation devient de plus en plus fragile. Tandis que les conditions climatiques se modifient et que les environnements se transforment, l’architecture ne peut plus être comprise comme isolée des systèmes écologiques qui l’entourent. Les bâtiments, les paysages, les infrastructures, les systèmes hydrauliques, les réseaux énergétiques et les cycles des matériaux opèrent de plus en plus au sein d’un même processus évolutif commun. Intérieur et extérieur ont cessé d’être distincts. Les bâtiments survivent moins par la permanence que par la maintenance, la rénovation, l’adaptation et le soin. Leur identité persiste tandis que leur réalité matérielle ne cesse d’évoluer. L’architecture ne résiste plus au temps. Elle apprend à composer avec lui.
NOUVEAUX RÉCITS
Il était une fois trois petits cochons qui vivaient avec leur mère à l’orée d’une grande forêt. Lorsqu’ils furent grands, leur mère leur dit qu’il était temps de partir. « Le monde change », les avertit-elle. « Vous devez apprendre à vivre en son sein. » Les trois cochons partirent donc dans la forêt. Mais le monde autour d’eux avait déjà commencé à changer. La forêt ne suivait plus les saisons familières. Les étés devenaient plus chauds. Les tempêtes revenaient de façon imprévisible. La rivière changeait de cours chaque année, érodant lentement le sol sous les anciens chemins.
Ainsi, plutôt que de construire trois nouvelles maisons, les cochons prirent possession d’une maison de brique abandonnée datant de 1842. Le bâtiment avait déjà vécu bien des vies avant eux. Les murs portaient les traces de réparations antérieures. Les pièces avaient été divisées, isolées, inondées, abandonnées et reconstruites. Les tuyaux fuyaient. Les tuiles bougeaient. Des plantes s’étaient enracinées dans les fissures de la façade. Dans un premier temps, les cochons tentèrent de tout contrôler. L’un renforça les fondations. Un autre installa des systèmes modulaires légers facilement remplaçables. Le troisième introduisit des cloisons mobiles et des infrastructures temporaires. Mais aucune de ces solutions ne dura longtemps. L’humidité s’introduisait par des ouvertures insoupçonnées. Chaque été, la chaleur se concentrait autrement. La mousse progressait lentement sur les murs ombragés. Les réservoirs débordaient lors des tempêtes et se vidaient durant les sécheresses.
Et c’est alors que le loup arriva.
Le loup avait vécu assez longtemps dans la forêt pour en comprendre les transformations. Il savait où l’eau s’accumulait après les fortes pluies. Il reconnaissait quels arbres résistaient à la sécheresse et quels sols s’effondraient lentement après l’hiver. Les cochons l’accueillirent d’abord avec méfiance. De vieux contes leur avaient enseigné que le loup n’avait pas sa place à l’intérieur. Mais la forêt, désormais, ne reconnaissait plus de séparations aussi claires.
Peu à peu, des ouvertures furent déplacées pour améliorer la ventilation durant les étés plus chauds. L’eau de pluie fut redirigée vers le jardin. On laissa certains murs se dégrader tandis que d’autres furent renforcés. Les matériaux retirés d’un espace réapparaissaient ailleurs sous une autre forme. La réparation se fit continue. La maison cessa lentement de se comporter comme un objet isolé résistant à la nature. Elle était désormais abri, infrastructure, ruine et jardin. Au fil du temps, il devint de plus en plus difficile de comprendre où le bâtiment finissait et où la forêt commençait. La nuit, il arrivait encore au loup de rôder dans la maison. Mais nul ne savait plus vraiment s’il se trouvait à l’intérieur ou à l’extérieur.
- Avec toutes nos excuses au Muppet Show. Pigs in Space est un sketch parodique de science-fiction diffusé à la fin des années 1970. ↩︎
- Halliwell-Phillipps, James Orchard. 1842. The Nursery Rhymes of England. John Russell Smith. ↩︎
- Disney, Walt. 1933. Three Little Pigs. Court métrage d’animation, 8 min. ↩︎
- Odum, Eugene P. et Odum, Howard T. 1953. Fundamentals of Ecology. W.B. Saunders. ↩︎
- Voir à ce sujet Curtis, Adam (réal.). 2011. All Watched Over by Machines of Loving Grace. Série documentaire diffusée sur BBC Two. ↩︎
- Buckminster Fuller, Richard. 1969. Operating Manual for Spaceship Earth. Southern Illinois University Press. ↩︎
- Morton, Timothy. 2021. Spacecraft. Bloomsbury Publishing. ↩︎





