Jardin du plancton, vue d’exposition. Photographie : Salem Mostefaoui
JARDIN DE L’EAU VERTE
Les lisières des boisements sont découpées pour canaliser les flux et brasser les masses d’air pour les charger en eau. Les forêts sont parsemées de clairières irrégulières, abritant étangs et cultures, réceptacles des eaux de pluies. Lors des fortes chaleurs, l’irrigation des champs prend le relais pour toujours humidifier les vents et les arbres.
JARDIN DES BRUMES
Au centre du jardin, une lame d’eau et un bois maintiennent une humidité constante. Le jardin est cerné par de vastes haies brise-vent pour piéger l’air frais et limiter les turbulences. Une succession de merlons et de sillons cultivés recueillent les brumes et assurent son infiltration progressive dans les points bas enherbés.
JARDIN DES PROPAGULES
L’accumulation de matériaux dessine une succession de crêtes et de creux, une multitude de cellules humides et sèches, exposées ou protégées. Les points hauts sont plantés d’arbres pour piéger les particules et concentrer la matière dans de vastes collecteurs.
JARDIN DU PLANCTON
Au-dessus d’un récif artificiel, une vaste plateforme circulaire flottante permet de collecter et de concentrer les poussières et les cendres. Le plancton sous la surface se nourrit de cette manne pour un écosystème riche abrité dans les structures sous-marines. Ce plancton enrichira les sels marins de matière organique et de métaux qui repartiront vers les terres pour influencer les pluies, la fertilité des sols et les courants atmosphériques.
Jardin de l’eau verte. Photographie : Salem Mostefaoui
Jardin des propagules. Photographie : Charline Rollet

TENTATIVES D’IMMERSIONS

Mathieu Lucas est architecte et paysagiste concepteur, fondateur de l’agence SML. Il est professeur associé à l’École nationale du paysage de Blois, lauréat des AJAP 2025 et du Prix Charles Abella 2025, Concours d’architecture de l’Académie des beaux-arts. Son travail se caractérise par une exploration constante des trajectoires du vivant, des cycles naturels et des processus climatiques pour entrevoir partout de nouvelles formes de cohabitation entre l’humain et l’environnement (★★★)

SUSPENDRE LE TEMPS

Face au dérèglement climatique et à l’effondrement de la biodiversité, nous cherchons par tous les moyens une forme de cohabitation entre deux mondes toujours perçus comme distincts : les sociétés humaines, prédatrices et consommatrices, contre le globe et ses cortèges de milieux naturels. L’impératif contemporain d’adaptation ne s’entrevoit qu’à l’aune d’une opposition systémique. Pourtant, la science nous offre une infinité de modèles où l’humain et le vivant sont intimement liés. Paralysé·es dans nos échelles de temps et d’espace, assumant le visuel comme vecteur principal d’appréhension du réel, nous ne parvenons pas à voir ou percevoir les liens fondamentaux qui nous relient au reste du monde.

Il en est ainsi, par exemple, de l’atmosphère. Dans ce vaste liquide, le vivant est partout. Chaque jour, la végétation respire, en suivant le climat. Soleil et pluie permettent aux stomates des feuilles de libérer de l’oxygène en captant le dioxyde de carbone. Le souffle du végétal autorise notre existence. Nous vivons de la générosité des plantes. Pour James Lovelock, la Terre est un être vivant1. Nous respirons ce que les plantes rejettent, les bactéries manipulent les pluies, le plancton fertilise les sols, les spores dessinent les nuages. Impossible de nous dissocier de la nature, il n’y a qu’un souffle partagé, où tout dépend de tout. Chaque inspiration nous fait inhaler un fluide transformé par la totalité du monde. Chaque expiration transforme notre environnement et celui des autres2.

Dans le cadre du Concours d’architecture de l’Académie des beaux-arts, Prix Charles Abella, nous avons proposé – avec Robin Meier, artiste compositeur et Thomas Bur, ingénieur agronome – une immersion dans ce souffle partagé. Nous avons quitté le visuel, la ligne, le sol, la propriété, pour appréhender un monde de migrations et d’interférences constantes. Six jardins ont été développés, en partant d’une description scientifique des trajectoires de plusieurs agents atmosphériques (vivants, chimiques et physiques), pour révéler des dynamiques peu appréhendées, voire négligées dans nos métiers de concepteur·ices. Chaque jardin produit un espace à partir de l’échange et du souffle pour suggérer d’autres hiérarchies, d’autres géométries, où le climat, le vivant, les sols et l’eau ne sont plus un décor ou des composantes fragiles dont il faut s’occuper, contraindre ou protéger, mais des acteurs à part entière, avec lesquels concevoir le projet.

LA FEUILLE ET L’EAU

Deux premiers jardins explorent une compréhension renouvelée du rôle du vivant dans le cycle de l’eau : l’eau verte et la condensation. L’eau visible, celle des rivières, des pluies et des océans, est appelée eau bleue. L’eau verte, contenue dans les sols et la végétation, bien qu’invisible, est fondamentale dans l’humidification de l’air. Son rôle dans le cycle de l’eau est de mieux en mieux décrit par les sciences du climat. Loin de l’influence océanique, l’eau verte relâchée par les arbres constitue jusqu’à 40 % de l’eau atmosphérique et joue un rôle considérable sur les pluies3.

Le Jardin de l’eau verte est ainsi dessiné pour charger un courant aérien en humidité et rafraîchir une ville en aval, en sculptant de vastes massifs forestiers pour augmenter l’humidité libérée par les arbres et maintenir l’eau dans les sols. Cultures et forêts sont solidaires dans le courant pour rafraîchir nos villes. Elles sont productrices de nuages et de pluies. Un second jardin, le Jardin des Brumes, manipule la condensation de l’eau atmosphérique sur les feuilles. Dans un climat sec soumis aux brises humides, la lente infiltration de cette eau collectée vers les nappes phréatiques peut représenter une pluie d’orage tous les dix jours pour les sols4, sans précipitation. Un jardin conçu pour favoriser la condensation, composé de pâtures et de cultures, où les agriculteur·ices sont collecteur·ices de rosée et gardien·nes des nappes et des sous-sols.

LES SPORES ET LE PLANCTON

Deux autres jardins explorent les trajectoires et le rôle du vivant dans l’atmosphère. Graines, pollens, spores et matières organiques sont portés par les vents et retombent sans cesse. Sur chaque centimètre carré de sol, il pleut mille spores par an5, assurant un rôle essentiel dans les capacités de dispersion du vivant dans tous les milieux. Faune et flore, notamment le plancton, libèrent également de nombreux composés volatils qui influencent directement le climat, les pluies et la fertilité des sols.

Dans une métropole dense, où les matériaux inertes des démolitions sont collectés, sous un vent dominant, le Jardin des Propagules cherche ainsi à accueillir et collecter ces aérosols en démultipliant les conditions d’accueil. Au fur et à mesure de la captation des particules, de nouveaux biotopes s’inventent, de nouvelles niches et alliances se forment. Dans ce jardin, l’ensemble de ce que nous considérons comme déchet est le début d’un cycle pour d’autres, où nos territoires anthropiques sont des lieux d’accueil et non d’invasion.

L’activité planctonique est un puissant agent producteur d’atmosphère. Au-delà d’une captation massive de dioxyde de carbone, certaines espèces produisent des composés soufrés accélérant l’évaporation, la condensation des nuages et la formation des pluies sur les terres6. Les cendres volcaniques et les poussières des déserts transportées par les vents nourrissent le plancton en fer, en phosphore et nitrogène. Elles produisent un bloom planctonique, une augmentation massive de l’activité biologique. Dans un océan acidifié où les minéraux se diluent plus rapidement, le plancton est de plus en plus dépendant de cette manne aérienne. Le Jardin du Plancton dessine ainsi un nouveau milieu sous-marin laboratoire, irrigué par les sables du désert. Un jardin où la surface océanique est un lieu d’échange fondateur de notre expérience quotidienne. Un jardin des profondeurs, nourri par le ciel.

CYCLES ET THERMODYNAMIQUES

Deux derniers jardins illustrent les mouvements et transformations d’agents chimiques et physiques. Les activités anthropiques ont ainsi profondément bouleversé les cycles fondateurs de l’azote, du carbone et du phosphore. Suivre leurs échanges a conduit à une exploration des cours d’eau de tête, les quelques kilomètres de capillaires fragiles au début de tous les bassins versants, recueillant la vaste majorité de nos émissions, tant agricoles qu’urbaines7. Le Jardin de l’azote et du phosphore est ainsi un jardin collecteur et transformateur de nos émissions, nourris par nos excès. Une invitation à considérer les épaisseurs et les rythmes de chaque voie d’eau, pour de nouvelles alliances entre pratiques anthropiques et bassins versants. Tout est rivière.

Enfin, notre sentiment de confort dépend toujours de courants atmosphériques. Partout, l’air chaud s’élève et aspire l’air frais, produisant vents et brises à toutes les échelles. Le Jardin des Thermodynamiques manipule les masses d’airs dans un espace urbanisé pour s’immerger dans un courant frais lors des journées chaudes. Un jardin où l’alliance entre l’ombre, l’humidité et la vitesse des vents forge notre expérience quotidienne, une invitation à autoriser les flux dans nos villes denses, à creuser le rocher minéral et le laisser s’inonder.

INITIER DE NOUVEAUX PAYSAGES

Ces six jardins sont des métaphores. Ils invitent à percevoir différemment les lieux de notre quotidien, villes et champs, bois et cours d’eau, friches et océans. Y appréhender l’immersion permet d’entrevoir partout de nouvelles alliances à partir des dynamiques aériennes et souterraines, en assumant pleinement le rôle du dessin et du projet. Ces jardins invitent également à revendiquer une approche sensible dans la pratique du paysage contemporain, pour suggérer des leviers puissants de compréhension et de transformation du monde. Révéler un monde fini en perpétuel mouvement, où tout est interpénétré, impose la libération de l’imagination et le dépassement d’une vision techniciste, tandis qu’une approche empirique, sans recherche de réparation ou de résolution, permet d’embrasser un rôle de passeur entre les sciences et la manipulation de l’espace. Plutôt qu’une recherche d’objectivité et de solutions, il s’agit d’abord, pour nos métiers, d’enrichir le réel, d’y ajouter des épaisseurs de sens, de nouvelles représentations pour tenter « l’hybridation », retrouver le désir et la poésie, et donner au domaine du sensible une nouvelle ampleur.

Il reste à explorer ou redécouvrir bien des manières d’habiter le monde et à revendiquer, en reprenant la belle formule d’Aurélien Barrau, « l’épiphanie de l’imprévu8 », de la surprise, de la joie – un monde désirable plus que durable. Il ne s’agit pas d’inventer d’autres outils de compréhension du monde mais simplement de se rendre sensible aux brises, aux échanges constants qui nous relient à l’ensemble du vivant, à percevoir le grand courant produit par les villes, les océans et les plantes pour dessiner une infinité de cohabitations possibles où la terre et le vivant, l’humain et l’air sont de nouveau rassemblés au sein du grand souffle partagé ★

  1. Lovelock, James E. 2017. La Terre est un être vivant : l’hypothèse Gaïa. Flammarion. ↩︎
  2. Coccia, Emanuele. 2016. La vie des plantes : une métaphysique du mélange. Rivages. ↩︎
  3. Falkenmark, Malin et Rockström, Johan. 2006. The New Blue and Green Water Paradigm: Breaking New Ground for Water Resources Planning and Management. Journal of Water Resources Planning and Management, n°132(3), pp. 129-132. Meier, Ronny, Schwaab, Jonas, Seneviratne, Sonia I., Sprenger, Michael, Lewis, Elizabeth et Davin, Edouard Leopold. 2021. Empirical estimate of forestation-induced precipitation changes in Europe. Nature Geoscience n°14. ↩︎
  4. Tomaszkiewicz, Marlene, Abou Najm, Majdi A., Beysens, Daniel, Alameddine, Ibrahim, Bou Zeid, Elie et El-Fadel, Mutasem. 2016. Projected climate change impacts upon dew yield in the Mediterranean basin. The Science of the Total Environment, n°566-567, pp. 1338–1348.
    ↩︎
  5. Peay, Kabir G., Schubert, Max G., Nguyen, Nhu H. et Bruns, Thomas D. 2012. Measuring ectomycorrhizal fungal dispersal: macroecological patterns driven by microscopic propagules. Molecular Ecology, n°21(22), pp. 5575–5586. ↩︎
  6. Simó, Rafel. 2001. Production of atmospheric sulfur by oceanic plankton: biogeochemical, ecological and evolutionary links. Trends in Ecology & Evolution, n°16(6), pp. 287–294. ↩︎
  7. Alexander, Richard B., Boyer, Elizabeth W., Smith, Richard A., Schwarz, Gregory E. et Moore, Richard B. 2007. The Role of Headwater Streams in Downstream Water Quality. Journal of the American Water Resources Association, n°43(1), pp. 41-59. ↩︎
  8. Barrau, Aurélien. 2023. L’Hypothèse K. La science face à la catastrophe écologique. Grasset, p. 63. ↩︎
Jardin du plancton, vue d’exposition. Photographie : Salem Mostefaoui
JARDIN DE L’EAU VERTE
Les lisières des boisements sont découpées pour canaliser les flux et brasser les masses d’air pour les charger en eau. Les forêts sont parsemées de clairières irrégulières, abritant étangs et cultures, réceptacles des eaux de pluies. Lors des fortes chaleurs, l’irrigation des champs prend le relais pour toujours humidifier les vents et les arbres.
JARDIN DES BRUMES
Au centre du jardin, une lame d’eau et un bois maintiennent une humidité constante. Le jardin est cerné par de vastes haies brise-vent pour piéger l’air frais et limiter les turbulences. Une succession de merlons et de sillons cultivés recueillent les brumes et assurent son infiltration progressive dans les points bas enherbés.
JARDIN DES PROPAGULES
L’accumulation de matériaux dessine une succession de crêtes et de creux, une multitude de cellules humides et sèches, exposées ou protégées. Les points hauts sont plantés d’arbres pour piéger les particules et concentrer la matière dans de vastes collecteurs.
JARDIN DU PLANCTON
Au-dessus d’un récif artificiel, une vaste plateforme circulaire flottante permet de collecter et de concentrer les poussières et les cendres. Le plancton sous la surface se nourrit de cette manne pour un écosystème riche abrité dans les structures sous-marines. Ce plancton enrichira les sels marins de matière organique et de métaux qui repartiront vers les terres pour influencer les pluies, la fertilité des sols et les courants atmosphériques.
Jardin de l’eau verte. Photographie : Salem Mostefaoui
Jardin des propagules. Photographie : Charline Rollet