Parc de Bishan–Ang Mo Kio, Singapour, avant sa renaturation © Atelierdreiseitl, Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license

Parc de Bishan–Ang Mo Kio, Singapour, après sa renaturation © Atelierdreiseitl, Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license

APPRENDRE À FERMER

Alexandre Monnin est philosophe, directeur du POPSU Nice Côte d’Azur et rattaché à la chaire UNESCO de l’École Centrale Méditerranée. Ses travaux portent sur la redirection écologique, les communs négatifs, les attachements et les transformations de nos infrastructures face aux limites planétaires. Il explore les conditions politiques, techniques et institutionnelles d’une soutenabilité forte (★★★)

Je vais prendre au sérieux la provocation. « Ne rien faire » n’est pas l’éloge de l’inaction : c’est une question posée à une culture du projet. L’architecture anticipe ; elle transforme des contraintes en formes, des usages en programmes, des budgets en phasages, des futurs en images. Or, nous entrons dans une époque où l’enjeu n’est plus d’ajouter un projet de plus à la liste mais d’apprendre à décider ce qui doit durer, ce qui peut être transformé, et ce qui doit s’arrêter.

On a beaucoup aimé, ces dernières années, le verbe « freiner ». Or, freiner reste une métaphore : le monde ne ralentit pas parce qu’on le souhaite. La détérioration continue. Au lieu de freiner, ne faut-il pas changer de direction ? Changer de direction, c’est accepter de poser une question politiquement dangereuse : à quoi voulons-nous renoncer, et comment reprendre prise sur nos trajectoires matérielles ?

Bruno Latour avait profité de la parenthèse Covid pour formuler une série de questions simples : quelles activités suspendues ne voudrions-nous pas voir repartir ? Pourquoi ? Et surtout, ce que Latour n’avait pas en vue, quelles mesures permettraient aux travailleur·ses concerné·es de basculer vers d’autres activités ? Il ne s’agirait pas d’une morale de la privation, davantage d’un exercice de sélection : interroger les connexions prétendument indispensables, conserver les désirables, abandonner celles qui ne le sont plus. Latour parlait d’avancer « pixel par pixel ».

Je propose d’appeler cela, en poussant le curseur d’un cran, une politique du renoncement, délaissant la posture morale (ni frugalité privée, ni ascèse ou recherche de la sainteté – sous toutes ses formes) au profit d’une capacité publique à identifier et à traiter ce que l’on peut nommer des communs négatifs : des réalités partagées qui dégradent les conditions de vie et qui persistent, justement parce qu’elles sont encastrées dans des systèmes techniques, économiques et institutionnels. Déchets et résidus non réabsorbables, pollutions historiques, infrastructures devenues indésinstallables, chaînes logistiques dépendantes de l’extraction, sans oublier les institutions qui, au lieu de protéger, abîment et violentent : la liste est hétérogène, et c’est précisément pour cela qu’elle a un intérêt politique. Renoncer, ici, c’est se donner les moyens collectifs de se débarrasser de ce qui affecte l’habitabilité – sans sombrer ni dans le business as usual, ni dans le fantasme d’une sortie immédiate et violente de la civilisation technique ou industrielle (ou de la civilisation tout court). Le renoncement, pour être politique, doit aussi être juste : on renonce rarement à ce que l’on n’a pas. Le renoncement individuel est souvent un luxe ; le renoncement collectif, lui, se heurte à des conflits de classes, de territoires et de métiers. Il exige donc des dispositifs de transition (reconversion, compensation, réallocation) et des institutions capables de prendre en charge les restes.

La cosmotechnique – telle que le philosophe hongkongais Yuk Hui la propose1 – rappelle qu’il n’y a pas de technique neutre : toute technicité est une manière d’habiter, donc une articulation entre des choix matériels et des normes de vie. Or l’époque impose une contrainte simple à énoncer, difficile à traduire : certaines fonctions écologiques ne sont pas substituables. Autrement dit, ce qui hier apparaissait comme une préférence (plus de ceci, moins de cela) devient une contrainte (ceci ne peut pas continuer).

Ce diagnostic a une conséquence politique immédiate : si la sélection reste purement physique (ou biogéochimique), elle sera aveugle, violente et inégalement distribuée. Elle frappera d’abord les plus vulnérables, et détruira sans distinguer ce qui devrait finir de ce qui devrait être protégé. La redirection écologique consiste justement à transformer cette sélection aveugle en sélection réfléchie : décider collectivement de ce qu’il faut fermer, de ce qu’il faut protéger, de ce qu’il faut transformer. Dans ce vocabulaire, certaines technologies sont « zombies » : socialement actives et cependant, métaboliquement mortes, parce qu’elles ne savent pas mourir et qu’elles survivent en consommant leur propre futur. D’autres configurations sont plus « vivantes » : elles se laissent ré-encastrer, opèrent avec des flux renouvelables, des cycles, de la redondance. La question, pour nos métiers, devient : comment dé-zombifier, plutôt que verdir à la marge ?

C’est ici que « ne rien faire » cesse d’être une blague. Non pas tout arrêter (ce qui resterait de l’ordre du slogan inopérant), mais apprendre à arrêter certaines choses du mieux possible. Le monde moderne a perfectionné les capacités de construire, d’optimiser, de connecter ; il reste culturellement et institutionnellement mal à l’aise avec la fermeture. Quand elle survient, elle est vécue comme accident ou crise, faute de statut légitime. Or la fermeture n’est pas l’échec du design : elle en fait partie. Il faut donc développer des arts de la fermeture : des méthodes, des savoir-faire et des institutions capables de fermer sans attendre la catastrophe. Et il faut le faire en tenant compte d’une évidence trop souvent ignorée : fermer n’est jamais « purement technique », parce que tout système organise des vies, donc des attachements. Mettre fin reconfigure des mondes sociaux : emplois, mobilités, identités, routines, formes de sécurité. Fermer sans alternatives, c’est souvent seulement déplacer la violence – ou la faire porter aux plus fragiles.

Un détour par une route au Brésil rend ce point très concret. Dans le parc national d’Iguaçu, la « Estrada do Colono » (ou Caminho do Colono) a longtemps cristallisé un conflit : pour certain·es, elle promettait mobilité et « développement » ; pour d’autres, elle menaçait l’intégrité d’un massif de Mata Atlântica déjà fragmenté. La route a été définitivement fermée en 2001, au terme d’une longue controverse ; le geste de fermeture a consisté à empêcher matériellement la circulation, à « scarifier » le tracé (autrement dit, à détruire la chaussée) et à replanter l’aire impactée. Les tentatives de réouverture ressurgissent cependant régulièrement, souvent requalifiées en « estradaparque » (route-parc), une réouverture encadrée, présentée comme compatible avec la conservation.

Ce cas est précieux parce qu’il détruit l’idée naïve selon laquelle « ne rien faire » serait un abandon. La fermeture a été planifiée : décision, opération matérielle, restauration, contrôle, récit public. Surtout, elle oblige à voir ce que l’on préfère oublier : fermer ne supprime pas l’infrastructure comme par magie. Il demeure des restes, des responsabilités, des coûts, des mémoires. La question centrale devient donc : qui est responsable de ce qui reste ? Qui entretient, surveille, répare, réhabilite ? Il n’y a pas d’opposition simple entre fermer et maintenir : la fermeture déclenche une autre forme de maintenance, souvent plus exigeante parce qu’elle porte sur des « après-vies », matérielles et sociales.

L’architecture est précisément une discipline de ces temporalités. Le philosophe Pierre Caye parle de ménagement : une éthique de la mesure et de la durée qui consiste moins à s’abstenir d’agir, qu’à agir de telle sorte que ce sur quoi l’on agit puisse durer. L’architecture est paradigmatique parce qu’elle organise le temps : usure, vieillissement, maintenance, transformation. Dans cette perspective, un bâtiment irréparable, prématurément obsolète ou générateur de débris n’est pas seulement mal exécuté ; il est mal conçu. Une « bonne » architecture intègre la fin du projet dans son commencement : elle planifie le démontage aussi sérieusement que la construction, non pour raccourcir la durée de vie, mais pour préserver des options.

Il existe un mot – oublié et marginal – pour désigner cette inversion : le dé-projet. L’architecte et designer italien Alessandro Mendini, dans les années 1970, proposait de concevoir à rebours : au lieu d’augmenter la quantité d’information et de matière, enlever, réduire, décongestionner, simplifier, rationaliser des mécanismes enrayés. On peut y voir une grammaire utile pour aujourd’hui afin de rendre pensable une créativité soustractive, capable de faire place, de réduire des flux, de rendre des systèmes moins voraces, moins irréversibles.

Cet horizon reconfigure la notion même de projet. Le projet n’est plus seulement la promesse d’un ajout : il ouvre sur une politique de la durée. Il doit pouvoir nommer ce qu’il protège (formes de vie, infrastructures de soin, institutions de connaissance), ce qu’il transforme (réemploi, réparation, recomposition) et ce qu’il ferme (ce qui mine l’habitabilité et ne peut être soutenu métaboliquement). « Ne rien faire », ici, peut signifier ne pas lancer un programme neuf, réorienter une commande vers l’inventaire, le réemploi, la réparation, la réduction des flux, et la gouvernance de la responsabilité à long terme.

C’est dans ce cadre que les approches dites green-gray développées par Conservation International2 s’avèrent intéressantes. Le green-gray désigne des agencements hybrides où des éléments « verts » (végétaux, sols, milieux, cycles) sont combinés à des éléments « gris » (ouvrages, béton, digues, structures). Ils peuvent évidemment servir deux politiques opposées.

Habituellement, la nature sert des formes de « verdissement » qui laissent les trajectoires inchangées et deviennent l’alibi d’un maintien pur et simple, une forme de business as usual. L’approche green-gray me semble davantage compatible avec les enjeux de redirection en visant à diminuer les dommages et désactiver les nuisances quitte à envisager une fermeture partielle (ou une conversion) d’infrastructures trop nuisibles.

À Singapour, le projet Bishan–Ang Mo Kio a transformé un canal en béton en rivière naturalisée en combinant plantes, matériaux naturels et techniques de bio-ingénierie. L’enjeu n’était pas seulement paysager : il s’agissait de gérer l’eau en acceptant une logique de plaine d’inondation, où le parc devient, en cas de pluie, un espace de débordement contrôlé. C’est une conversion plutôt qu’une expansion : au lieu de « rajouter » un ouvrage, on change le régime d’un existant – et, avec lui, les critères de réussite (sécurité, biodiversité, usages, maintenance).

À Staten Island, le projet Living Breakwaters assemble des brise-lames submergés, des unités de béton « écologiquement améliorées » et des habitats (huîtres, poissons, micro-milieux). Là encore, l’hybride n’est pas décoratif : il vise la réduction des vagues et de l’érosion mais aussi une résilience sociale – programmes éducatifs, dispositifs de gouvernance, engagement à long terme. La protection n’est pas seulement un mur ; elle peut devenir un milieu, à condition d’assumer qu’un tel milieu se conçoit de manière adéquate et s’entretient.

On pourrait ajouter Séoul et Cheonggyecheon : démolir une autoroute surélevée pour rouvrir un cours d’eau et recomposer un corridor public. Le point commun avec Iguaçu est évident : fermer une infrastructure (ou une fonction) n’est pas un retour à une nature qui a disparu (la nature des romantiques) ; c’est un projet à part entière, avec ses arbitrages, ses conflits, ses phasages, et ses effets redistributifs. La fermeture est une décision politique qui se matérialise dans des détails : plan de circulation, compensation, nouvelles pratiques de maintenance.

On peut lire les approches green-gray sous l’angle de la technophysique : non pas une « nature » à laquelle on reviendrait, mais un milieu techno-matériel où se joue la capacité à faire durer. La « technophysis »3 rappelle que la technique, au-delà de la production, est une transformation de l’énergie en durée – donc maintenance, mesure, transmission. Sous contraintes du système-Terre, cette technophysique devient sélective4 (José Halloy) : certaines configurations tiennent parce qu’elles s’insèrent dans des cycles régénératifs ; d’autres survivent en consommant leur propre futur. Le green-gray n’a donc d’intérêt que s’il contribue à « dézombifier » l’existant – en réduisant des dépendances et en remettant les flux au contact de milieux vivants – plutôt que de verdir, à la marge, une trajectoire inchangée. Sous contrainte de soutenabilité forte, la question ne concerne plus seulement ce qui peut continuer, mais plutôt la manière de rendre durable. La redirection suppose précisément une politique de la durée : reconnaître que l’endurance doit être activement produite – donc rendre légitimes et opératoires la maintenance, la réparation, le démantèlement et le soin, au lieu de les reléguer à l’après-coup (ou au fantasme d’un retour à une Nature qui, seul, prendrait tout en charge – autre variation du « laisser-faire » qui ignore l’héritage massif de la Technosphère).

Je reviens alors au « ne rien faire » du titre de départ. En matière de redirection, on commence souvent par suspendre, un moment, la logique du toujours plus, de la production de formes nouvelles, de manière à poser une question préalable : de quoi héritons-nous, exactement ? Quels attachements tiennent cet héritage en place ? Et comment un projet peut-il devenir une pratique située de protection, de transformation et de fermeture ? Le geste est minimal, ses conséquences considérables : faire une pause pour éviter l’accélération solutionniste, et accepter qu’un projet puisse commencer par une décision de ne pas faire – ou de faire moins – afin de maintenir des futurs habitables.

TRADUIRE LA REDIRECTION EN ENJEUX DE TERRAIN

  1. Nommer le commun négatif : de quoi hérite-t-on (pollutions, ruines systémiques, dépendances) ?
  2. Cartographier les attachements : qui dépend de quoi, et pourquoi la fermeture est-elle socialement explosive ?
  3. Concevoir l’option zéro : un scénario « ne pas faire/fermer/convertir » (coûts, risques, emplois, alternatives).
  4. Dessiner des livrables de fermeture : démontage, dépollution, signalétique, protocoles, monitoring, maintenance des restes.
  5. Mettre le droit et la finance dans la boucle : sans cadres (assurance, compensation, budgets), le renoncement reste un slogan.
  6. Intégrer la fin au début : démontabilité, réversibilité, stocks et gouvernance de la responsabilité long terme.
  7. Évaluer le green-gray : réduction réelle des dépendances et des dommages, ou simple verdissement d’une trajectoire inchangée ?

« Ne rien faire » prend alors un autre sens. Ce n’est pas l’absence d’action : c’est la capacité d’un collectif à créer une pause dans la logique de mobilisation totale, à rendre discutables ses contraintes, et à apprendre l’art difficile de la fermeture. Dans ce régime soustractif, l’architecture cesse d’être seulement un art de l’anticipation par addition ; elle redevient, plus que jamais, un art de la durée – donc une politique de l’habitabilité.

On peut donner à la fermeture une profondeur hégélienne : fermer devrait être une Aufhebung, une suppression-conservation. Fermer n’est pas anéantir, c’est retirer une forme d’existence (un régime technique, un usage, un flux) tout en sauvant ce qu’elle portait et ce qui mérite de durer – matériaux, savoir-faire, fonctions, attachements – en les reconfigurant ailleurs. Sans conservation, la fermeture tourne à la pure destruction ; sans suppression, la conservation tourne au fétichisme patrimonial.

  1. Voir par exemple Hui, Yuk. 2016. The Question Concerning Technology in China: An Essay in Cosmotechnics. Urbanomic Media ou 2019. Recursivity and Contingency. Rowman & Littlefield International. ↩︎
  2. Conservation International (CI) est une ONG internationale de conservation de la nature (organisation à but non lucratif), fondée en 1987. Elle combine action de terrain, recherche scientifique, plaidoyer et outils de financement pour protéger les écosystèmes (forêts, océans, biodiversité) dont dépend le bien-être humain. ↩︎
  3. Caye, Pierre. 2020. Durer : Éléments pour la transformation du système productif. Les Belles Lettres. ↩︎
  4. Communication personnelle. Voir sur ce point : Monnin, Alexandre. 2026. From the Organizing Inorganic to Living Technologies: Strong Sustainability and EarthSystem Knowledge. Wenzhou Redirection Exchanges, 8–19. ↩︎

Parc de Bishan–Ang Mo Kio, Singapour, avant sa renaturation © Atelierdreiseitl, Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license

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