Ne rien faire

« Je préférerais ne pas », le leitmotiv du héros de Melville⁽¹⁾ n’est pas un refus direct, mais une résistance douce à l’injonction productiviste de la révolution industrielle. Il suspend l’autorité sans totalement se dérober. Ne rien faire n’est ni une démission, ni une forme d’abandon. Chaque contributeur·ice de ce numéro adopte cette posture de retrait et de suspension en la déployant dans des imaginaires pluriels, à l’opposé du caractère figé et définitif que suggère l’expression « ne rien faire ». Tous·tes se désengagent du fantasme moderne du less is more. Derrière la sobriété esthétique, se cache souvent une surenchère économique et énergétique. La frugalité – récemment apparue dans le champ lexical des promoteur·ices – dissimule souvent une manière de légitimer de simples économies budgétaires. Ne rien faire semble être, au contraire, une modalité de projet inscrit dans un régime de décroissance.

Dès lors, le projet ne consiste plus à ajouter. Beaucoup de concepteur·ices semblent se demander : Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Non pas d’un point de vue métaphysique, mais d’un point de vue matériel. Ne rien faire serait cette attitude, cette modalité de conception, d’observation, de sélection et de ré-arrangements. Il ne s’agit pas d’inaction mais de curation. Une gamme de décisions délibérées qui consistent à orienter l’attention, les ressources et les énergies vers l’agencement d’éléments présents plutôt que vers la production de nouveauté. Ne rien faire serait accepter une variation de températures pour réduire les standards de confort thermique, ne pas construire sur les berges d’une rivière pour habiter un peu plus loin, isoler une façade sans modifier l’identité d’un bâtiment, s’opposer aux pratiques de greenwashing, voire œuvrer à l’élaboration d’un cadre législatif.

Mais le risque est là : ne rien faire peut aussi être le luxe de celleux qui ont déjà l’opportunité d’agir. Il est plus facile de renoncer lorsque l’on possède déjà, lorsque des choix s’offrent à nous. Ne rien faire devient alors un allègement que l’on ne peut s’autoriser qu’en l’absence de vulnérabilité et nous rend responsables vis-à-vis de celleux qui n’ont pas les outils d’actions. Du côté des artistes, il existe toute une généalogie d’œuvres privilégiant des démarches sans formes résultantes, mais non sans effets. L’exposition manifeste Vides. Une rétrospective⁽²⁾ présentait une série de salles inoccupées. Ces « gestes de galeries », issus de différents mouvements artistiques, peuvent être perçus comme des critiques du capitalisme dans la mesure où « il n’y a rien à vendre, autre que des idées mises en œuvre ».⁽³⁾ Ce champ esthétique et politique de l’inaction, transposé à l’architecture, revient à la délester du bâti.

Plus que de faire du projet, les architectes ont la capacité de transmettre une culture du projet et d’identifier des façons de faire. Dès lors, les actions des architectes ne se réduisent pas à une finalité donnée au préalable, orientée vers un seul but, mais constituent bien une « sphère de moyens sans fins ».⁽⁴⁾

MBL architectes

De l’intervention non perceptible par h2o architectes • Apprendre à fermer par Alexandre Monnin • Équilibres post-capitalocène par Zerm • Désillusion du printemps éternel par Emeline Ergo • Pas les choses ? par Mathilde Pellé • Ne plus bâtir, c’est probablement se remettre à faire de l’architecture par Xavier Wrona • Que faire après la tempête ? par Éric Daniel-Lacombe • La valeur de ne rien faire, le coût du faire par HouseEurope! (Olaf Grawert).

  1. Melville, Hermann. 1853. Bartleby, the Scrivener: A Story of Wall Street. Putnam’s Magazine.
  2. Copeland, Mathieu, Armleder, John M., Le Bon, Laurent, Metzger, Gustav. 2009. Vides. Une rétrospective, catalogue de l’exposition éponyme, Centre Pompidou.
  3. Lippard, Lucy. « Faire rien à partir de quelque chose » in Vides, Op. Cit.
  4. Agamben, Giorgio. 1995. Moyens sans fins. Notes sur la politique. Payot & Rivages.