Antoine Feyer est architecte diplômé en 2025 de l’école nationale supérieure d’architecture de Saint-Étienne. Durant sa dernière année d’étude, il a commencé un travail de recherche et d’enquête sur les méthodes de démolition à Saint-Étienne. Le texte qui suit relate le cas particulier de la destruction à la dynamite d’une tour dans le quartier de Montreynaud (★★★)
Lors d’un arpentage à Saint-Étienne, je remarque une très grande quantité de chantiers de démolition en cours : les tours Peyrard, le bowling, une rue entière à Terrenoire, le groupe scolaire Pagani… Après quelques photos prises sur les différents sites, je commence des recherches sur ces campagnes de démolition. Je découvre l’existence de l’ANRU (Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine) qui lance le NPNRU, Nouveau Programme National de Rénovation Urbaine en 2014, qui prendra fin en 2026. Ce programme a pour objectif la réhabilitation « des quartiers les plus fragiles » et est synchronisé avec le début du Projet urbain instauré par Gaël Perdriau à son arrivée à la mairie en 2014. Dans ce dernier, la démolition de bâtiments de la métropole stéphanoise apparaît comme une action importante. En 2024, on décompte 36 hectares démolis1. Les programmes de démolition touchent les quartiers de Montreynaud, Tarentaize-Beaubrun, La Cotonne-Montferré et Sud-Est. Parmi ces 36 hectares, 23 restent en friches ou sont des espaces encore sans programme.
Mon enquête continue par une cartographie de ces démolitions, qui concernent en grande partie des ensembles de logements des Trente Glorieuses détruits en périphérie de la ville : la Muraille de Chine en 2001, la Cité Séverine en 2009, la Dame Blanche en 2013, la Cité Éconor en 2019, les tours Peyrard en 2024, etc. Un cas m’interpelle tout particulièrement : celui de la tour Plein Ciel, dans le quartier de Montreynaud. Pourquoi choisir cette tour en particulier ? D’un point de vue pratique, la documentation autour de l’édifice est plus large, du fait de sa notoriété, facilitant mon enquête. Un autre élément joue dans ce choix: elle est le dernier bâtiment détruit par foudroyage à Saint-Étienne, c’està-dire dynamité. La tour Plein Ciel constitue ainsi un point de bascule pour comprendre comment se déploient aujourd’hui les pratiques de démolition et leurs enjeux performatifs. Je m’intéresse ensuite aux origines de la construction de l’édifice. Dans le cadre de la politique d’aménagement du territoire initiée dans les années 1960, la Zone à Urbaniser en Priorité (ZUP) de Montreynaud voit le jour en 1965. Entre 1966 et 1969, le projet est élaboré avec pour objectif de construire des logements et des équipements en périphérie de Saint-Étienne afin de former une ville nouvelle sur la colline. La tour Plein Ciel, dessinée par l’architecte Raymond Martin, est construite en 1973. Placée en belvédère au nord de la ville, elle devient le bâtiment signal de la ZUP, symbole d’une utopie urbaine.
En 2009, après 38 ans d’existence, une consultation met en lumière le souhait des habitant·es du quartier de la voir disparaître : au fil des années, la tour Plein Ciel s’est vidée, accumulant de lourds problèmes d’entretien. La copropriété est dégradée. Les habitant·es du quartier – et seulement elleux – sont invité·es le 27 juin 2009 à se prononcer sur le devenir de la tour. L’option de la démolition est retenue à 73% alors qu’il n’y a que 319 votant·es sur les quelques 8.955 habitant·es, mettant en évidence une participation extrêmement faible. La consultation n’implique que 3,5% des habitant·es du quartier, ce qui interroge sur sa légitimité. Une première annonce de démolition en 2003 avait déjà suscité des manifestations d’opposition, révélant les tensions autour du devenir de la tour Plein Ciel. Pour les votant·es, l’édifice symbolisait la stigmatisation du quartier et contribuait à son image négative. Il sera finalement foudroyé en 2011, dans un fracas aussi bref que spectaculaire.
Cette destruction s’inscrit pourtant dans un processus long et fragmenté. Ce n’est pas un événement unique mais une succession de campagnes et d’interventions étalées. Édifiée en un an, active 38 ans, la tour a fait l’objet d’un an de préparation à sa démolition, suivi d’une destruction progressive d’encore un an. Son spectaculaire foudroyage, en 4,12 secondes, ne fut que l’instant final d’un cycle bien plus étendu. Le bâtiment comptait 109 logements répartis en 18 étages pour un total de 64 mètres de haut. Sa particularité : un château d’eau jaune, accolé sur son flanc ouest. Les méthodes de destruction mises en place ont été choisies en fonction des modes constructifs de la tour. Les prouesses techniques des années 1970 retrouvées dans le préfabriqué et le dessin du château d’eau ont produit une solution d’ingénierie équivalente. Hannah Arendt le rappelait « le progrès et la catastrophe sont l’avers et le revers d’une même médaille ». La différence ici est que la catastrophe ne relève plus de l’accident mais de la programmation.
Le bureau d’études et laboratoire français Ginger CETB réalise l’étude structurelle et les plans de destruction. Arnaud Démolition, une entreprise locale, est chargée des travaux. Avant le foudroyage de la tour, un processus de dépouillement permet d’affaiblir progressivement sa structure. Le fût du château d’eau est percé depuis les étages du corps du bâtiment pour pouvoir accéder à l’intérieur. Des platelages sont installés dans le tube pour y travailler. Une première phase de « dégraissage » consiste ensuite à ouvrir deux percements supplémentaires sur deux autres faces du fût pour le fragiliser. Puis, suivant un rythme de percements en quinconce, le fût est foré sur douze lignes. Ces trous accueilleront plus tard les explosifs. Les trois étapes de dépouillage sont réalisées en rez-de-chaussée et aux étages 1, 4, 8, 10, 12, 14 et 16.
La cage d’escalier, située en miroir sur la face est de la tour, reçoit un même traitement. Le « dégraissage » commence par la destruction des deux murs reliant la cage circulaire au reste du bâtiment. La carapace de la cage et le noyau central sont forés selon un rythme en quinconce sur quatre lignes. Ces trous accueilleront également plus tard les explosifs. Quatre marches sont retirées aux étages concernés, achevant l’affaiblissement structurel. Ces étapes sont réalisées aux mêmes étages que pour le fût du château d’eau. Au sommet, la soucoupe est percée pour créer un trou d’homme et accéder à l’intérieur. Le trop-plein du château d’eau est ensuite retiré. La base de la cuve est percée de huit trous au sud-est, où seront placées des charges explosives. À l’extérieur, le haut de la soucoupe est attaché à l’aide de huit élingues2 (quatre sur la crête et quatre sur la base) qui relient la soucoupe au 17e étage. Sous la dalle de ce dernier, des bastaings3 assurent la répartition des efforts. L’ensemble garantit que la soucoupe suivra la tour dans sa chute sans basculer vers les bâtiments adjacents.
Finalement, le corps de la tour est nettoyé. Le second œuvre est retiré dans tous les étages : façades, menuiseries, vitrages, cloisons intérieures sont évacués. Le « dégraissage » fait suite. Les murs de refend en béton sont troués sur 2 mètres de haut pour affaiblir la structure. Les morceaux de mur sont sciés et laissés couchés sur place. Les murs restants sont ensuite forés à deux hauteurs (80 centimètres et 1,60 mètre) dans leur longueur, pour permettre de venir glisser ensuite les explosifs. L’avant-dernière étape consiste à emballer d’un grillage puis d’un géotextile4 les murs de façade. Les niveaux préparés – rez-de-chaussée, 1er, 4e, 8e, 12e et 16e – sont emballés dans une dernière couche de géotextile attachée par l’extérieur, couvrant la totalité du niveau.
La veille du foudroyage, les trous sont remplis d’explosifs pour éviter d’endommager leurs filaments très fins. 280 kilos d’explosifs sont mis en place. Le château d’eau, à lui tout seul, renferme 60% des quelques 1.800 explosifs. Les étages remplis de ces derniers sont censés créer un vide et chuter sur ceux qui sont vierges, entraînant le bâtiment dans un effondrement contrôlé fixé sur un axe vertical. Néanmoins, après tous ces préparatifs, Jean-Philippe Arnaud, fils du fondateur d’Arnaud Démolition et directeur du chantier, déclare la veille de la mise à feu dans Le Progrès : « C’est un ouvrage unique en Europe, alors, on espère qu’il va réagir comme on l’a prévu5. » Ceci soulève un paradoxe dans le passage de l’abondance des moyens investis à l’absence ; de la simplicité apparente du foudroyage à la complexité de son organisation. Après la spectaculaire destruction de la Muraille de Chine à Montchovet en 2001, la tour Plein Ciel sera la dernière à Saint-Étienne à tomber sous la dynamite. La ville adoptera par la suite le grignotage à la pince hydraulique, méthode plus discrète, plus lente, traduisant un changement: la disparition devient un processus étalé, presque silencieux, à rebours de la mise en spectacle. Après la préparation, une date de foudroyage est fixée. Je m’interroge alors sur sa mise en spectacle et son organisation. Située au nord de Saint-Étienne, la tour bénéficie d’un emplacement idéal : au bout de la montée de Montreynaud, elle s’impose comme une figure centrale du paysage. Une zone d’exclusion est mise en place, un périmètre de 200 mètres autour de la tour dans lequel les immeubles de logement sont évacués. Le gymnase Gounod, juste à côté, accueille les habitant·es dès 8 heures du matin. La régie de quartier et le collège Marc Seguin proposent expositions et animations. Maurice Vincent – alors maire de Saint-Étienne – accompagné de la préfète de la Loire Fabienne Buccio et de Pascal Martin-Gousset, Directeur Général Adjoint de l’ANRU, se déplace pour assister à la chute et rencontrer les acteur·ices du quartier.
Des dispositifs de sécurité et de logistique sont installés. Le jour du tir, des bâches de protection sont disposées sur les deux bâtiments adjacents à la tour. Des boudins remplis d’eau sont placés au sol autour du bâtiment. Ils exploseront en même temps pour atténuer la dispersion des poussières. Des talus de terre sont construits pour contenir les débris et éviter leur étalement. Des barrières sont mises en place au plus près de l’édifice ainsi qu’aux entrées du site pour éviter l’accès des spectateur·ices. De nombreux·ses policier·es, pompier·es, CRS et volontaires de la Sécurité Civile sont déployé·es pour sécuriser la zone (au total, environ 300 personnes). Un hélicoptère survole la colline durant la matinée. Quelques rares personnes se postent dans le périmètre – principalement pour documenter l’événement – ainsi que les membres de l’équipe de démolition. Une foule importante se déplace pour assister à la chute. Les curieux·ses et habitant·es du quartier se postent soit place du marché, en contrebas ; soit en face de la percée du forum rue Georges Bizet soit à côté de l’église Sainte-Claire-de Montreynaud. L’événement est diffusé en direct dans le gymnase. Il existe un très grand nombre de vidéos prises par des spectateur·ices depuis plusieurs points de vue, montrant l’importance et la fascination autour du spectacle. Un premier coup de sirène, à 10 minutes du tir, retentit. Le compte à rebours de cinq secondes est lancé. La tour chute à 10 h 45 le 24 novembre 2011. L’événement spectaculaire condense à lui seul l’histoire de l’échec d’une politique urbaine.
Dans le même mouvement, l’effondrement devient le symbole d’un renouveau, de la volonté de réécrire l’image et les usages d’un quartier. C’est une mise en scène maîtrisée où la destruction se fait message. La beauté de cette tour et de son château d’eau méritait bien un dernier grand boom. Le reste de Montreynaud ne connaîtra pas le même sort. La seule autre intervention se déroule entre 2011 et 2018. Le forum, situé face à la tour, a été détruit, comblé et transformé en parc, ce qui efface les dernières traces du bâtiment. Il reste alors un terrain vide, un espace d’absence où la mémoire des lieux est ensevelie.
Le foudroyage de la tour Plein Ciel témoigne d’un rapport gêné à l’échec. Il ne s’agit plus ici d’en tirer des enseignements, mais de faire table rase. Dans cette histoire, résonnent les échos d’autres récits modernistes, à l’image du cas de Pruitt-Igoe à Saint-Louis (États-Unis), démoli en 1972 (un an avant la construction de la tour Plein Ciel). À Saint-Étienne, cette dernière suit ce même processus de dépouille : l’immeuble passe du statut de symbole à celui de vide, laissant une absence. La multiplicité des interventions successives aboutit pourtant à une image forte : 4,12 secondes qui condensent la lenteur des décisions, des préparations et des débats. Il s’agit là d’un mouvement diachronique qui, par nature, ne peut qu’être manqué ★
- Février 2025. Réinventer Saint-Étienne : les projets qui transforment aujourd’hui et préparent demain, [en ligne], disponible à l’adresse : www.calameo.com/read/ 00054411332a41e261424 (consulté en janvier 2026). ↩︎
- Cordage dont les deux extrémités sont garnies d’une épissure, qui agrippe et fixe deux éléments entre eux. ↩︎
- Pièce de bois robuste pour soutenir et répartir les charges. ↩︎
- Tissu maillé en polymères qui absorbe la force de l’explosion et évite des projections trop puissantes. ↩︎
- Miot, Véronique. 21 novembre 2011. « La Tour Plein Ciel à Montreynaud et son château d’eau vont être foudroyés. » Le Progrès [en ligne], disponible à l’adresse : www.leprogres. fr/haute-loire/2011/11/21/la-tour-plein-ciel-a-montreynaud-et-son-chateau-d-eau-vont-etre-foudroyes (consulté en mars 2025). ↩︎






