Comment démolir

Le langage de l’architecture post-moderne (1) s’ouvre sur une image de destruction qui hante encore. On voit les bâtiments de Pruitt-Igoe conçus par Minoru Yamasaki à Saint-Louis s’effondrer, leurs volumes saillants se désagrègent dans la masse informe d’un nuage de poussière. Investie d’une charge symbolique décisive par Charles Jencks, cette image fait basculer un régime historique. Pour la première fois, des bâtiments issus du projet moderne sont détruits, publiquement, et selon une mise en scène. L’événement institue la destruction comme opération à la fois planificatrice et médiatique, comme acte politique à part entière. Diffusée simultanément dans le champ académique et dans la presse généraliste, l’image devient sublime. Elle infuse, encore, les imaginaires urbains. La hantise qu’elle véhicule tient à l’association d’une violence, d’un effondrement soudain et d’une projection. Détruire est envisagé comme une rupture nécessaire pour annuler ce qui existe et pour recommencer.

À partir de ce « moment moderne », ce numéro interroge la destruction comme rationalité partagée. Comment devient-elle un acte de projet de l’action publique et de la fabrique urbaine ? Comment cet acte trouve-t-il dans l’histoire des précédents, une culture matérielle, des techniques, mais aussi une iconomie, c’est-à-dire des régimes d’images, de récits et de légitimation ?

Il ne s’agit pas de réduire la destruction à une annulation, à une simple disparition. Si elle est manifestement une tactique et une violence politiques, il importe d’en déplier les méthodes, les procédures, les temporalités, les instruments et les discours. Comprendre la démolition suppose de se désengager d’une opposition trop nette entre destruction et préservation. Rénover, transformer, désassembler, déconstruire, curer, dépolluer, désimperméabiliser, isoler, ouvrir, réarticuler sont autant de gestes complexes et d’attitudes nuancées.

Par cette pensée dialogique se laisse saisir l’épaisseur idéologique et esthétique de l’acte de détruire. À l’heure où l’architecture doit prendre en charge l’héritage du siècle passé et où la conservation des structures existantes est sans cesse remise en cause malgré les mobilisations des habitant·es et des professionnel·les, comprendre comment détruire permet d’envisager l’acte de défaire l’architecture, de projeter et d’envisager une suite à ce qui existe.

Le mythe libéral de la « destruction créatrice » (2), où l’obsolescence se décrète, suppose une rupture nette entre l’avant et l’après. L’architecture peut démontrer que l’acte de projet consiste moins à innover qu’à produire des imaginaires, à convaincre de la valeur de ce qui persiste et à composer avec ce qui manque. C’est aussi se dégager d’une approche strictement bâtimentaire de la ville pour comprendre l’édifice comme un enchevêtrement de matières, d’histoires et de liens. Plus qu’une tabula rasa radicale, il s’agirait de déployer une continuité sélective, sans aucune garantie de parfait achèvement.

MBL architectes

Autopsie d’une tour foudroyée par Antoine Feyer • Soustraction par Keller Easterling, traduction par xénotopies (mlav.land et Nagy Makhlouf) • L’art de soustraire par Paul Landauer • Tours de France par Camille Juza • Déconstruire l’histoire de la démolition par Siméon Gonnet • Varsovie, et après ? par Bernadetta Budzik et Rachel Rouzaud • Les Yeux du cyclone par Nicola Delon, Encore Heureux • L’archive photographique familiale contre l’oubli par Suzie Poughon.

  1. Jencks, Charles. 1979. Le langage de l’architecture post-moderne. 1ère édition 1977. Denoël.
  2. Caye, Pierre. 2015. Critique de la destruction créatrice, Les Belles Lettres.