h2o architectes (Charlotte Hubert, Jean-Jacques Hubert et Antoine Santiard) est une agence de création et de reprogrammation architecturale, patrimoniale et urbaine basée à Paris. Elle développe des projets variés : logements, espaces publics, nouveaux quartiers, environnements de travail et d’enseignement, équipements culturels. Face à la complexité des contextes abordés et leurs caractères patrimoniaux ou sociaux, les architectes proposent une démarche singulière qui s’appuie notamment sur des gestes à peine perceptibles (★★★)
Il arrive souvent que l’on nous demande comment nous définirions l’identité architecturale de notre agence, h2o architectes. Nous répondons que ce qui caractérise notre pratique relève de notre démarche, qui consiste à valoriser les édifices au sein desquels nous intervenons en vue de leur restauration ou de leur réhabilitation. Transformer l’existant implique souvent de s’effacer pour mieux tirer profit des qualités du bâti. Le « geste » de l’architecte tend ainsi à disparaître. Il n’est pas question de laisser à tout prix « sa » trace, mais plutôt d’accompagner le passage des époques et l’évolution des usages, conscient·es que le continuum temporel dans lequel nous nous inscrivons se constitue de strates qui seront complétées encore au fil du temps, bien après notre passage. L’« imperceptibilité » qui émane de nos interventions est l’un des objectifs que nous poursuivons : le déjà-là, adapté pour devenir cohérent avec le renouvellement des besoins, s’expose autrement. Cette approche où nous développons un projet en dialogue avec l’existant, et inversement, s’applique aux monuments historiques, aux programmes culturels, aux environnements de travail et d’enseignement, mais aussi aux logements. Dans ce dernier cas, la lecture historique – qui forme d’ordinaire le point de départ de notre analyse des existants – s’imbrique au caractère intime qui distingue l’habitat. Le déjà-là n’est pas uniquement affaire de bâti : les expériences et histoires individuelles, familiales et collectives participent tout autant à la définition de « la matière » du projet. Comprendre et collecter les points de vue des habitant·es devient une préoccupation centrale qui requiert toute notre attention. Nous accompagnons notre propos par trois opérations menées en sites occupés, c’est-à-dire « habités », qui illustrent notre rapport au visible et à l’invisible. Il s’agit de l’ensemble La Banane (nommé par sa forme), réhabilitation de 254 logements à Rennes pour le compte d’Archipel Habitat avec Atelier L2, dont le chantier est en cours. Et, à Paris, de deux opérations menées pour Paris Habitat : 728 Habitations à Bon Marché réparties en 15 immeubles à proximité du boulevard Davout dans le 20e arrondissement (chantier en cours) et les 947 logements des barres Grenoble, Rome et Squaw Valley du quartier des Olympiades (13e). Ce concours a été remporté en novembre 2025 avec Heros Architecture et Parc architectes ; les études commencent.
Relever le thème de « l’imperceptibilité » dans le cadre de la réhabilitation de logements nous permet de relier à la fois la nécessité d’intervenir pour adapter les habitations aux préoccupations – notamment environnementales – de notre temps, et l’obligation que nous avons vis-à-vis des habitant·es de minimiser l’impact des projets que nous mettons en œuvre sur la perception et l’appropriation de leurs lieux de vie.
CONNAÎTRE POUR TRANSFORMER
L’existant dont nous héritons au moment du projet est le résultat d’une conception ancienne plus ou moins riche et complexe qui a été mise à l’épreuve de l’usage et du temps. Chacune de nos interventions est précédée d’un travail d’enquête qui s’effectue sur le terrain et dans les archives. Il s’agit de comprendre le contexte dans lequel un édifice a vu le jour, et la manière dont celui-ci a pu évoluer depuis, tant sur le plan architectural que sur celui des usages. Cette analyse va permettre de comprendre a posteriori et de révéler ce qui a bien fonctionné, ce qui a été dévoyé, transformé ou même abandonné : il faut connaître pour transformer. Cette démarche nous rend attentif·ves à la question des échelles, considérant avec autant d’importance des modifications à peine visibles et des transformations majeures. C’est ainsi que nous naviguons entre l’échelle urbaine et celle du logement, c’est-à-dire de l’habitant·e. Le projet en devenir trouve sa forme à mi-chemin entre ces deux points de vue.
Sur la dalle des Olympiades dans le 13e arrondissement parisien, Michel Holley (1924-2022) projette la construction de huit tours et trois barres d’habitation collective dans les années 1970. On peut aujourd’hui penser que cet ensemble fut d’abord conçu en relation avec la ville alentour, avant de progressivement resserrer le point de vue autour des usages du quotidien. Les opérations en milieu habité nous amènent à parcourir le chemin inverse : nous intéresser d’abord aux particularités que nous constatons dans chaque lieu de vie pour ensuite élargir notre approche à la perception globale de ces barres et tours de logement collectif dans le paysage des Olympiades.
Ce rapport d’échelle se présente autrement à Davout : cet ensemble d’Habitations Bon Marché construit dans les années 1930 est devenu un tissu architectural dense et stratifié. Contrairement aux projets de la seconde partie du 20e siècle dont font partie La Banane et l’ensemble des Olympiades, les HBM de l’entre-deux-guerres affichent un rapport secondaire à la rationalité constructive. Leur complexité et leur variété formelle constituent une richesse en soi qui oriente notre regard vers des détails dans lesquels se trouvent l’identité originale du lieu.
RÉHABILITER AVEC LE GÉNIE DU LIEU
Les logements occupés sont avant tout des lieux habités. S’ils sont définis par un plan délimité par des murs et des cloisons, ils sont évidemment traversés par les vies des habitant·es qui s’y succèdent. C’est leurs récits qui font le lien entre l’approche parfois théorique de l’architecte et la réalité du vécu, indissociable du logement. Aller à la rencontre de chacun·e pour entendre, écouter, noter et retranscrire leurs histoires alimente le projet.
Au-delà de ce que nous connaissons, comprenons et analysons de l’existant, nous devons accompagner les habitant·es tout au long du processus de transformation, c’est-à-dire expliquer les hypothèses envisagées en mobilisant les moyens adaptés à la présentation et à la communication du projet, à différentes étapes de sa conception. Il s’agit aussi de créer un cadre dans lequel chacun·e se sent libre de réagir pour faire fructifier les scénarios que nous développons. Cependant, dans ce « microcosme » créé en parallèle du projet, le cas par cas a ses limites : il faut trouver des solutions communes à tous·tes et anticiper les conditions d’études et de travaux pour agréger l’ensemble tout en tenant compte des individualités.
RÉVÉLER PLUTÔT QUE MANIFESTER
Les travaux en milieu occupé ont très longtemps été perçus comme des travaux techniques sans grands enjeux architecturaux – peut-être précisément parce que l’identité du projet est adossée à celle de l’existant. Aujourd’hui, nous observons que ce type d’intervention connaît un regain d’intérêt auprès des architectes. En effet, contrairement aux idées reçues, les enjeux de ces opérations ne sont pas seulement normatifs, thermiques ou règlementaires. Il s’agit de composer un projet dont les qualités constructives et d’usages sont développées au prisme d’une lecture patrimoniale et habitée de l’existant.
Par exemple, les améliorations thermiques ne se traitent pas forcément par des sur-vêtures dissociées de l’intention initiale des concepteur·ices ou des modes constructifs du bâti. Une analyse technique plus fine ouvre les perspectives d’une mise en œuvre de réponses élaborées sur mesure. Aux Olympiades, notre équipe propose une isolation mixte dedans/dehors qui s’adapte à la situation constructive et à la qualité des éléments en place.
La prise en compte des coûts énergétiques et des matériaux vient conforter la considération de l’existant comme un bien commun nécessairement qualitatif. L’analyse du cycle de vie des bâtiments en eux-mêmes supplante celle du cycle de vie des modes constructifs et des matériaux utilisés : nous assistons à un changement de paradigme où il n’est désormais plus question de faire table rase de l’existant, mais au contraire de « retravailler » la masse construite brute pour l’adapter aux besoins du temps présent. Ainsi, les enjeux d’empreinte carbone rejoignent ceux du patrimoine.
En ce sens, la réhabilitation apparaît comme un processus de réflexion, une équation à variables multiples à résoudre en travaillant à une solution si évidente qu’elle puisse devenir presque imperceptible. Nous nous appuyons sur la qualité constructive et la pérennité des ouvrages pour en faire le moins possible et prolonger simplement le déjà-là. Dans le cas des Olympiades, notre intervention met en lumière la cohabitation entre l’ordonnancement rigoureux induit par le recours au béton préfabriqué et la finesse des tesselles rapportées en façades qui offrent une subtile variation de textures.
Dans le cas de réhabilitation des HBM du boulevard Davout, le dessin des menuiseries bois se démultiplie par diverses configurations (oriels, bow-window, fenêtres de service, etc.). Cette richesse formelle, à l’échelle domestique, avait disparu lors des campagnes de travaux précédentes. Une partie de notre travail consiste à la remettre en œuvre pour révéler la qualité spatiale et fonctionnelle des logements.
Si les opérations des Olympiades et de La Banane comportent déjà une générosité dans les plans par rapport aux standards actuels (traversants, taille des espaces, rangements, celliers…), les HBM retrouvent par la richesse de ce répertoire formel, une articulation spatiale étonnante, malgré l’exiguïté des logements.
COMPOSER AVEC LA FRAGILITÉ
Le manque de logements dans le parc social français ne permet pas la plupart du temps de travailler en milieu vide, faute de pouvoir reloger les habitant·es dans un appartement transitoire le temps du chantier. L’occupation des logements ne facilite pas les changements, notamment les modifications ou les améliorations typologiques profondes. L’architecte intervient de manière chirurgicale en développant une stratégie où c’est la multiplication des interventions ponctuelles qui garantit la mise à jour normative (thermique, électrique, acoustique) du logement et l’amélioration de ses usages. Les travaux peuvent être perçus comme intrusifs, au point de parfois déstabiliser les équilibres en place. En effet, certain·es locataires se sont approprié leur appartement au fil du temps. En résultent des spécificités d’aménagement ou d’usages qui ne s’avèrent pas toujours compatibles avec la campagne de travaux. Il est donc important que, dans chaque opération, une plus-value d’usage soit assurée pour qu’au sortir du chantier, les habitant·es s’y retrouvent.
À La Banane, par exemple, on insère une loggia en plus. À Davout, les pièces d’eau sont entièrement refaites. Dans le cas des Olympiades, nous essayons d’aller plus loin. Pour ne pas dénaturer la qualité de la façade préfabriquée des années 1970, l’enveloppe thermique passe en partie à l’intérieur. Cette épaisseur devient alors un meuble, créant un nouveau paysage. Fabriquée hors site, cette nouvelle strate aux finitions soignées est installée dans les logements en un temps réduit. C’est une greffe d’usage qui propose un changement de regard depuis l’intérieur de cette nouvelle enveloppe. Ce « renfort d’habilitabilité » accompagne alors l’acceptabilité des travaux.
Transformer l’existant nécessite une prise en compte la plus attentive possible de ce qui est en place, tant en matière d’urbanité que d’architecture, de technique constructive, de vécu et d’habiter au fil du temps. Certains dispositifs existants sont efficients, nous devons alors être attentif·ves à ne pas les déstabiliser. Ces architectures habitées nécessitent une analyse du contexte social et des équilibres parfois fragiles. L’imperceptibilité est souvent recherchée pour améliorer ce qui ne fonctionne plus, sans pour autant altérer ce qui est déjà pertinent. Ce travail est assez réjouissant grâce à la relation directe avec les habitant·es. Nous sommes ainsi garant·es de la prise en compte de leurs attentes, qu’elles soient énoncées ou non.











