Emeline Ergo est architecte diplômée de La Cambre Horta (Université Libre de Bruxelles). Depuis l’enfance, le textile accompagne sa pratique, nourrie par l’apprentissage de la couture auprès de sa grand-mère. Intéressée par le dialogue entre matière et espace, elle a consacré son travail de fin d’études au thème du confort thermique. Aujourd’hui, elle poursuit cette recherche en design textile à l’Académie des Beaux-Arts de Tournai, sa ville natale (★★★)
CONFORT ET PERFORMANCE TECHNOLOGIQUE
La zone de neutralité thermique, située entre 21°C et 28°C, correspond à l’intervalle au sein duquel le corps dépense peu d’énergie pour maintenir sa température. Dès que l’atmosphère s’en écarte, des réactions métaboliques internes et des dispositifs externes sont mobilisés pour rétablir l’équilibre énergétique. L’architecture peut être comprise comme une extension artificielle et amplifiée de ces mécanismes naturels1. Toutefois, la réduire à la seule satisfaction de besoins physiologiques reviendrait à ignorer son autonomie, sa dimension sociale et culturelle. Notre rapport à la chaleur et au froid a en effet évolué au cours du temps. L’invention du thermomètre au 17ᵉ siècle a marqué le passage d’une perception intuitive à une perception mesurable du confort. L’individu, qui ne disposait auparavant que de ses propres sensations pour évaluer la température, découvre alors une manière normalisée de la quantifier.
« On a parfois suggéré qu’une grosse bulle recouvre l’ensemble de la ville ; ce serait peut-être une structure gonflable ou un dôme géodésique de Buckminster Fuller. Cette enveloppe climatique fournirait à la ville entière une ambiance conditionnée dans les bâtiments ou à l’extérieur. En réalité, le « dehors » serait une notion périmée.2 »
Ce projet utopique de l’architecte américain Richard Buckminster Fuller illustre parfaitement le paradigme du printemps éternel, un climat idéal, constant et homogène qui réactive l’imaginaire du jardin d’Éden, où Adam et Ève vivaient dans une abondance totale, sans besoin de vêtement ni d’abri, déconnecté·es des contraintes climatiques que nous connaissons aujourd’hui. Dans le même esprit, Archizoom Associati (1966-1974) esquissait une nouvelle orientation pour l’architecture, rendue possible par le transfert de la question thermique vers les machines, hors du domaine architectural. No Stop City (1969) incarnait cette vision d’un espace façonné par le progrès technologique. Redevenue mobile comme une tente, l’architecture permettait un retour au nomadisme choisi comme mode de vie.
Pourtant, le confort n’est pas une notion universelle figée mais une construction culturelle, historique et technique, qui varie selon les époques, les climats, les normes et les technologies. Comme le montre Renan Viguié, docteur en histoire, les températures préconisées pour le chauffage ont fluctué entre 15°C et 20°C de 1906 à 2016, reflétant la massification et la diversification des modes de chauffage, avec les valeurs les plus basses durant les périodes de guerre, reflétant les contraintes économiques et matérielles3. Cette variabilité souligne davantage le caractère « idéal » du printemps éternel. Le tournant majeur survient avec l’émergence progressive de dispositifs thermiques externes à l’architecture (chaudières, systèmes de chauffage central, climatisation, radiateurs électriques, VMC, pompes à chaleur), devenus de plus en plus performants. Ces technologies prennent peu à peu le relais des moyens traditionnels de chauffage et de rafraîchissement (cheminées et poêles à bois, foyers ouverts, matériaux à forte inertie thermique, orientation et épaisseur des murs, ventilation naturelle, courants d’air, rideaux, tapisseries et volets manuels), libérant l’architecture – et par conséquent ses usager·es – de la gestion directe des conditions climatiques intérieures. La diversité des sensations liées au chaud et au froid s’efface au profit d’un confort standardisé, où règne un climat artificiellement maintenu à l’équilibre. Inscrites dans un contexte d’opulence et de dépendance aux énergies fossiles propre aux sociétés occidentales d’après-guerre, ces avancées ne sont que rarement remises en question, malgré leur coût énergétique élevé et les dérives qu’elles induisent (surconsommation d’énergie, dépendance aux systèmes de chauffage et de ventilation, complexité de maintenance, dysfonctionnements techniques).
DÉSILLUSION DU PRINTEMPS ÉTERNEL
Les crises pétrolières des années 1970 et la sensibilisation croissante aux enjeux environnementaux marquent un tournant vers un nouveau modèle centré sur le renforcement de la séparation avec l’environnement extérieur et sur le règne quantitatif de la performance. Ce modèle explique l’importance qui sera donnée à l’isolation thermique. Celle-ci devient industrialisée, normée, applicable à grande échelle et souvent issue de la pétrochimie. Stabiliser les conditions climatiques intérieures contribue forcément à estomper les sensations de chaud et de froid, prolongeant ainsi le paradigme du printemps éternel. En France par exemple, l’émergence des réglementations thermiques formalise progressivement les exigences en matière d’épaisseur isolante et de performance énergétique.
Aujourd’hui, maintenir un environnement intérieur à 20°C implique de chauffer, ventiler, climatiser, compenser, isoler et réguler. L’isolation thermique, bien qu’indispensable à la diminution du carbone opérationnel, sert encore trop souvent ce paradigme du printemps éternel : on isole mieux pour maintenir le même objectif, 20°C en toute saison. Le modèle est optimisé mais rarement interrogé. De plus, nombre d’isolants issus de la pétrochimie présentent un carbone incorporé élevé, déplaçant en partie le problème. À Bruxelles, des études4 montrent même qu’isoler davantage peut parfois augmenter la consommation énergétique, lorsque les interventions techniques ne sont pas adaptées à l’usage réel du bâtiment. Ainsi, une pompe à chaleur installée dans un logement mal isolé peut se révéler très énergivore, l’équipement devant fonctionner plus longtemps pour compenser les déperditions.
Face à la crise climatique actuelle et à la nécessaire économie de moyens qui en découle, il devient essentiel de repenser nos modèles. Cela implique de se tourner vers d’autres contextes et époques, là où certaines sociétés ont su élaborer des réponses fines et nuancées aux besoins thermiques, en s’appuyant sur les qualités intrinsèques des matériaux. Cela invite aussi à reconsidérer la notion même de confort comme un concept complexe qui ne saurait être uniquement évalué de façon quantitative. Il dépend également de nos vêtements, de l’intensité de nos activités, comme de notre capacité d’action sur nos environnements. Ces pratiques individuelles ouvrent la voie à de possibles alternatives pour repenser la notion de confort. Ne rien faire ne signifierait alors pas renoncer à toute action, mais accepter les variations, tolérer les écarts thermiques et l’inconfort, réintroduire une mobilité dans l’espace – se déplacer vers les zones plus chaudes ou plus fraîches – et déplacer l’effort du bâtiment vers le corps. Plutôt que d’imposer une température constante, il s’agirait d’ajuster nos pratiques, nos vêtements, nos rythmes et nos usages.
LOGIQUES D’ENVELOPPE
« À quoi servirait désormais une tapisserie face à un radiateur dans lequel circule de l’eau brûlante, produite en continu par une chaudière alimentée en charbon ou en fioul ? En perdant leur valeur d’usage, les anciens éléments décoratifs n’ont plus d’autre fonction que l’ornement.5 »
Le fantasme du printemps éternel se reflète également dans l’aménagement intérieur. La modernité a en effet relégué l’art décoratif au second plan au profit d’équipements techniques modernes. Tentures, tapis, voilages et autres ornements, autrefois essentiels pour retenir la chaleur, sont devenus superflus face au chauffage central et aux systèmes mécaniques apparus à la fin du 19ᵉ siècle. Derrière la sobriété esthétique se cache une surenchère énergétique.
Pourtant, rejoignant les réflexions du géographe Jean-François Staszak, l’espace domestique est décrit comme un lieu chauffé, équipé mais aussi décoré6. Ces critères sont particulièrement intéressants car le dispositif textile peut y répondre de manière transversale, en agissant à la fois sur la chaleur, l’ornement et le bien-être. Par sa souplesse, sa capacité à filtrer, isoler, envelopper, superposer, glisser ou se plisser, le textile propose une approche sensible et variable du confort. Héritier de pratiques artisanales autant que porté par des technologies innovantes, il s’inscrit dans une logique d’ajustement entre le corps, l’espace bâti et le climat.
Le textile occupe une position fondamentale dans la constitution de couches thermiques. Le vêtement représente l’enveloppe thermique la plus proche du corps. Dans la tradition vernaculaire, il complète un équilibre thermique empirique. Par sa forme et ses propriétés matérielles, le vêtement endosse à la fois les rôles de toit, de mur et de sol, générant ainsi des poches d’air adaptées aux besoins corporels. Sa conception, loin de répondre uniquement à une exigence de pudeur ou d’intimité, relève d’une véritable ingéniosité technique, particulièrement dans les contextes soumis à des conditions climatiques extrêmes. Cette adaptation formelle trouve un écho dans les propos d’Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879) qui évoquait le chaperon médiéval ; cette petite cape, ancêtre de la cagoule, doit sa forme allongée à sa polyvalence saisonnière. En hiver, elle protège la tête du froid tandis qu’en été, elle s’enroule comme un foulard pour se prémunir du soleil.
À une échelle intermédiaire, le mobilier permet d’initier une remise en question de l’isolation. Celui-ci introduit une épaisseur localisée et mobile dans l’habitat, à l’image d’une boîte dans la boîte. Le lit clos breton, apparu au 17ᵉ siècle et largement répandu dans les zones rurales, est un exemple emblématique. Les paysan·nes, contraint·es de partager la nuit dans une pièce commune avec d’autres habitant·es, trouvaient dans cette armoire à sommeil une solution pour s’isoler, se préserver du froid et des courants d’air. Dans les châteaux médiévaux, le lit à baldaquin, surélevé du sol, formait lui aussi une bulle thermique grâce à ses tentures épaisses, concentrant autour du corps la chaleur produite pendant la nuit. Cet archétype peut aussi s’apparenter à celui du kotatsu, présent dans la maison japonaise traditionnelle. Il s’agit d’une table basse recouverte d’un large textile placé au-dessus d’un brasero. Ce petit cocon thermique crée un microclimat autour duquel s’organise la vie domestique. L’habitat est conçu pour rester frais et aéré durant l’été. L’hiver venu, le confort thermique ne dépend pas de l’architecture elle-même mais plutôt de petits dispositifs dispersés ici et là.
Dans la Foglia House (1969), Nanda Vigo et Gio Ponti prolongent la tradition du mobilier pensé comme amplificateur spatial de l’architecture. Par la mise en contraste de matériaux tels que la fourrure et le carrelage, ils marquent avec précision les zones dédiées au confort, c’est-à-dire celles conçues en relation directe avec le corps. La faible effusivité thermique de la fourrure permet de différencier sensoriellement ces espaces de ceux recouverts de carrelage, plus froids au contact.
Ces typologies montrent à quel point la question du meuble est intimement liée à celle du textile. Ces objets thermiques sont constitués de matériaux souples qui participent à la construction d’une ou plusieurs épaisseurs protectrices qui, elles-mêmes, agissent chacune comme un filtre. Face à une architecture souvent figée dans le temps, ce sont précisément les qualités de flexibilité et d’adaptabilité du mobilier et du textile qui offrent une réponse circulaire aux enjeux du confort thermique. Là où un mur de pierre ne peut être modifié aisément, une tenture peut être ajoutée, retirée, déplacée ou remplacée selon les besoins du moment, apportant une couche mobile et réversible.
Dans les stratégies de rénovation énergétique légère, le confort ressenti constitue un enjeu central. Pour espérer une réelle baisse des consommations énergétiques d’un bâti existant, il ne suffit pas d’améliorer la performance technologique, encore faut-il que les usager·es perçoivent un véritable gain de confort. À défaut, iels risquent d’intensifier l’usage de certains équipements, comme le chauffage ou la ventilation, ce qui pourrait compromettre les économies d’énergie attendues. À l’inverse, lorsque le confort est réellement perçu, ces comportements compensatoires tendent à diminuer. L’occupant·e, qui s’approprie et pratique les lieux, les adapte à ses propres critères de confort et d’usage, conférant à l’espace son caractère domestique. C’est à travers cet usage que ces dispositifs textiles révèlent leur efficacité et que leur pertinence se confirme. Ainsi, améliorer le confort ressenti supposerait la création de marges de manœuvre, le développement d’interactions sensibles et l’émergence d’émotions climatiques entre les usager·es, les dispositifs et le savoir-faire mobilisés.
Peut-être convient-il alors de considérer le textile non plus comme un simple accessoire décoratif mais comme un élément architectural à part entière. Du vêtement à l’échelle du bâti, la superposition de couches techniques répond aux variations climatiques et invite à concevoir l’architecture comme une succession d’enveloppes modulables capables d’accompagner les saisons et les pratiques. Entrer dans une nouvelle ère, celle d’un réveil thermique où s’estompe l’illusion du printemps éternel, implique d’accepter la variabilité et d’en reconnaître la valeur. Le textile permet alors de penser le confort comme une série d’ajustements successifs entre le corps et l’espace : ne rien faire – par exemple ne pas isoler ou ne pas chauffer l’ensemble d’un espace – implique une activité plus soutenue du corps, qui doit se déplacer vers les points de chaleur, vêtir ou dévêtir l’espace selon ses besoins :
« Tout l’art décoratif avait une fonction pratique et c’est certainement cette dernière que la crise climatique actuelle nous pousse à retrouver.7 »







- Rahm, Philippe. 2023. Histoire naturelle de l’architecture : comment le climat, les épidémies et l’énergie ont façonné la ville et les bâtiments. Éditions Points. ↩︎
- Heschong, Lisa. 1981. Architecture et volupté thermique. Éditions Parenthèses, p. 39. ↩︎
- Viguié, Renan. 2020. Histoire de courbe. Une courbe pour bien se chauffer. Les températures de chauffage préconisées au 20ᵉ siècle. FLUX, n°121, pp. 102-107. ↩︎
- Chapurlat, Manon, Étienne, Julien et Vander Heyden, Didier. 2025. Que faire de la PEB ? Les Limites à la PEB [en ligne]. Disponible à l’adresse : epbd.limited/wp-content/uploads/2025_que-faire-de-la-PEB-FR-niveau-power.pdf (consulté le 07 mars 2026). ↩︎
- Rahm, Philippe. 2023. Le style anthropocène. HEAD-Publishing. p. 37. ↩︎
- Staszak, Jean-François. 2001. L’espace domestique : pour une géographie de l’intérieur. Annales de géographie, vol. 110, n° 620, pp. 339-363. ↩︎
- Rahm, Philippe. 2023. Le style anthropocène, op. cit., p. 24. ↩︎
