Superpositions. Premiers motifs géométriques pour dessiner le lit de la rivière Aire © Fabio Chironi
Superpositions. Schéma pour la divagation d’une rivière
Superpositions. Évolutions morphologiques de la rivière
Superpositions. Motifs initiaux pour le lit de la rivière © Fabio Chironi
Superpositions. Érodation des motifs et nouveau lit de la rivière ©Fabio Chironi

Divagations d’une rivière

Superpositions est un groupement qui associe Atelier Descombes Rampini, Georges Descombes et les bureaux d’études B+C Ingénieurs, ZS Ingénieurs civils et Biotec. Fondé en 2000 à Genève, l’Atelier Descombes Rampini développe des projets et des études d’aménagements urbains et/ou naturels, de la rue à l’échelle régionale. Leur projet pour la rivière Aire expérimente un nouvel espace de divagation comme renaturation d’une rivière précédemment canalisée (★★★)

Superpositions. Premiers motifs géométriques pour dessiner le lit de la rivière Aire © Fabio Chironi

DYNAMIQUES DES COURS D’EAU

La surface terrestre est en constant mouvement. Certains changements sont visibles à l’œil nu, sur des échelles temporelles compréhensibles par les humains, d’autres ont lieu à des échelles perceptibles uniquement à travers des technologies telles que des comparaisons de séquences d’images aériennes prises sur plusieurs années, ou par l’analyse de la nature des sédiments ou des formes topographiques. Les cours d’eau illustrent bien cette dynamique, par leur adaptation et leur résilience face à des événements tels que la glaciation du Pléistocène, la montée du niveau des mers, les inondations catastrophiques, ou les conséquences des activités humaines, qui comprennent aussi bien des transformations hydrographiques chroniques que des chocs brutaux, tels que la construction de barrages ou leur canalisation. La dynamique des cours d’eau est essentielle à leur vigueur écologique, avec leurs fréquentes perturbations (telles que des faibles crues) qui génèrent la plus grande diversité écologique et qui maintiennent des lits complexes et des habitats diversifiés. L’érosion active des berges, la formation de bancs par dépôt de sédiments, ou les plaines alluviales, produisent les habitats complexes dont dépendent les espèces indigènes.

Toute cette activité non orchestrée requiert un espace de jeu suffisamment étendu dans lequel les courants d’eau et de sédiments peuvent créer une rivière dynamique.

CONTRADICTIONS DE LA RESTAURATION DES RIVIÈRES

Au cours du 20e siècle des modifications considérables des rivières et des cours d’eau ont eu lieu pour différentes raisons : facilitation de la navigation, contrôle des crues, drainage des terrains ou développement urbain. La perte résultante de valeurs écologiques (et les promesses non tenues par ces changements structurels) a fait naître un intérêt croissant pour la restauration des rivières dans les parties les plus urbanisées de la planète. En réalité, cette façon de restaurer les cours d’eau substitue simplement un nouveau type de canalisation, sinueuse, à une autre existante, rectiligne, et crée un simulacre « kitsch » à la place d’un canal clairement artificiel, construit. Dans bien des cas, particulièrement lorsque, tout à la fois, la pente, la puissance du courant et le volume des sédiments sont élevés, on observe qu’à la première crue sévère, le cours d’eau érode les structures qui le confinent et cherche à se frayer de nouveaux passages. Au contraire, dans des zones plus plates où l’énergie de l’eau devient plus faible, le cours d’eau reste alors incapable de modifier les tracés imposés, figés sans la moindre possibilité d’évolution.

DES « ESPACES DE LIBERTÉ » POUR LES COURS D’EAU

Un colloque à l’université de Berkeley, « Spatial Recall », en 2006, allait avoir des conséquences décisives. Matthias Kondolf, géomorphologiste fluvial enseignant dans le département de paysage de cette université, se fit l’avocat d’une autre approche : donner au cours d’eau la possibilité de créer son propre cours en lui ouvrant un espace de jeu suffisant, où il peut se déplacer, faire varier son emprise selon les crues, éroder et déposer ses sédiments. Cet espace est tour à tour nommé « espace de liberté », « corridor érodable » ou « espace de divagation », dans lequel un nouveau lit, issu des véritables processus morphogéniques du cours d’eau, atteint, avec une rapidité surprenante, cette forme doublement manquée, par les paysagistes ou les ingénieurs. Ces corridors sont réalisés le plus souvent en dehors des zones urbanisées, sur des terrains dont la valeur n’est pas prohibitive ; pourtant, de manière surprenante, c’est dans un contexte déjà fortement construit que ce dispositif a été expérimenté, dans le cas de la rivière Aire, aux abords de Genève.

LA RIVIÈRE AIRE, À GENÈVE

La rivière Aire s’écoule sur les pentes du Mont Salève, en direction du Nord sur des moraines glaciaires en un large cône alluvial, puis à travers la plaine, jusqu’à son embouchure dans l’Arve, peu en amont de la confluence de cette rivière venant des Alpes françaises avec le Rhône, au cœur de la ville. Sur des cartes du 19e siècle, on relève que l’Aire avait à cette époque un cours en tresse, en forte pente, dynamique, avec d’importants dépôts de sédiments sur son cône alluvial, puis qu’elle formait une suite de méandres à travers la plaine. Au 19e siècle, trois kilomètres de la rivière furent « corrigés » en un canal rectiligne, de manière à drainer plus efficacement le bas de la vallée, et faciliter l’expansion des activités agricoles. Plus tard, lors du développement dans les années 1940 d’une zone industrielle, plus d’un kilomètre du cours d’eau fut canalisé en sous-sol jusqu’à son embouchure dans l’Arve. Enfin, vers 1980, pour éviter les conséquences des crues sur des zones résidentielles implantées imprudemment à proximité du cours d’eau, un tunnel de dérivation des eaux de l’Aire vers le Rhône fut construit.

Pour se régénérer à travers des processus autonomes, les cours d’eau ont besoin d’un volume de sédiments suffisant dans leurs bassins versants, et de l’énergie capable d’éroder, de déplacer et de déposer ces sédiments. Par bonheur, l’Aire aujourd’hui n’est plus endiguée, et la plus grande partie de son bassin est montagneux, de telle sorte qu’elle bénéficie d’une hydrographie et d’une charge de sédiments très propices à une telle évolution. La preuve d’une importante présence de sédiments (et la capacité de la rivière à les déplacer) peut être trouvée dans un bassin de retenue construit au 19e siècle au sommet du cône alluvial, dont on extrait encore aujourd’hui régulièrement des graviers. L’Aire semblait donc être une bonne candidate pour un projet d’auto-restauration de son cours.

À la fin du 20e siècle, à la suite d’un changement dans la politique d’aménagement du territoire, une loi fut édictée visant à la restauration des rivières du canton de Genève, et un concours organisé en 2000 pour la revitalisation du cours de l’Aire.

L’idée implicite du programme était de restaurer le cours de la rivière dans la forme originale de ses anciens méandres en détruisant le canal. Refusant cette solution suggérée, nous avons proposé au contraire un plan qui combinait le canal existant transformé avec un nouvel et vaste espace parallèle de divagation pour la rivière.

Dans cette nouvelle organisation, le canal devenait l’indicateur des transformations en cours, une ligne de référence donnant aux visiteur·euses la possibilité de comprendre, de ressentir un « avant » et un « après ». Un devenir qui superposait les deux situations, les deux moments.

Nous avons gagné le concours avec l’affirmation que tout projet modifie les situations trouvées et n’est jamais un retour à un soi-disant état des choses originel, historique.

L’organisation complexe du projet associe le nouvel espace de liberté de la rivière à une suite linéaire de jardins implantés dans l’ancien canal. En réalité, c’est tout le projet qui devient un seul « jardin linéaire ». Le jardin, compris dans cette lecture des « trois natures » rappelée par John Dixon Hunt1, est un lieu de questionnement autant que de plaisir. Un véritable laboratoire.

Face à la morphologie originale des montagnes du bassin versant et aux traces bien visibles inscrites par les activités humaines, ce long Rivergarden organise les vues, les confrontations, les présences et les matériaux de manière à faire naître dans ce territoire précieux et fragile des questions, des inquiétudes et des espoirs.

DES FORMES À VENIR

Dès le moment du concours du projet de restauration de l’Aire, le cours d’eau fut représenté par un faisceau de lignes de couleurs, cherchant à évoquer une indéterminable forme à venir, montrant par là notre conviction de l’impossibilité de fixer à l’avance la forme du cours d’eau.

Dans cette recherche d’une manière d’amorcer, à même le sol, des processus d’auto-organisation du lit de la rivière, le concept de « projet du sol » élaboré par l’urbaniste italien Bernardo Secchi, qui enseigna longtemps à Genève, fut activement présent, dans l’exigence de prendre en compte, dans les transformations proposées par le projet, la lente stratification historique du territoire, et de rendre lisible ce qui était déjà-là et ce qui a disparu.

L’attitude de « précaution méthodologique », nécessaire dans les propositions de modifications induites par le projet — même celui d’une rivière ! — qu’André Corboz avait su nous transmettre, a également été décisive dans notre refus d’imposer trop rapidement une nouvelle forme au cours d’eau. L’appel de Corboz à la lisibilité des interventions, à leur possible réversibilité et à leur « austérité », a fortement marqué dans notre projet les transitions territoriales entre les anciens méandres de l’Aire, et le déplacement de son cours canalisé dans un nouvel espace de divagation.

Puis, élargie et appliquée à l’ensemble du territoire, cette attitude donna progressivement naissance à ce qu’Elissa Rosenberg a nommé une imagination topographique2, où la description de situations et les transformations proposées sont envisagées et contrôlées avec précision. Cette approche méthodologique établissait le champ d’action sur lequel des points de modifications et d’intensifications radicales étaient choisis.

Les procédures expérimentées par les mouvements artistiques des années 1960-70, dans lesquelles le « visuel » ne dominait plus exclusivement, et où l’on pouvait observer un « basculement du vertical (le tableau) vers l’horizontal (le sol) »3 (Yve-Alain Bois, historien et critique d’art), et la mise en question de l’écart entre ce primat du visuel et l’expérience de notre corps, sont d’une égale influence. Robert Smithson (1938-1973) demeure le principal théoricien de ce qui allait être nommé « Earthworks », et ce mouvement marqua fortement un champ architectural où renaissait cet intérêt pour le territoire. L’obsession de Smithson pour l’en tropie, la composition stratifiée des sites, les forces géologiques, les organisations cristallines, son regard dirigé d’abord vers des sites dévastés par les processus industriels, les développements urbains ou les déserts, constituent un exemple très puissant pour entrevoir d’une manière différente les transformations possibles du paysage.

Superpositions. Schéma pour la divagation d’une rivière
Superpositions. Évolutions morphologiques de la rivière

EXPÉRIMENTATIONS DE MORPHOGENÈSES :
LE DIAGRAMME EN LOSANGES

Nous souvenant des observations de Kondolf, nous avons, lors d’une des premières phases de réalisation du projet de l’Aire, simplement décapé la couche superficielle des terrains repris sur les terres agricoles pour le nouvel espace du cours d’eau, et laissé se développer une morphogenèse autonome du nouveau lit, sans aucune autre intervention de notre part.

Reste qu’à la différence d’un projet où l’état final du lit est directement construit, cette méthode d’une morphogenèse autonome du cours d’eau dépend des crues de la rivière, seules capables de fournir l’énergie indispensable à l’activation de ce processus. Face aux inquiétudes exprimées au sujet de la trop longue durée prévisible du processus, nous avons repris une réflexion sur les comportements des fluides et des matériaux, persuadés qu’ils étaient les éléments décisifs au cœur du projet. Une mise en œuvre alternative a été recherchée, un tracé préparatoire, capable d’amorcer et d’accélérer une auto-morphogenèse du nouveau lit du cours d’eau, en évitant de produire trop tôt, trop vite, une forme de la rivière. Une sorte de grille laissant tous les choix possibles au flux de l’eau, un diagramme.

C’est dans les travaux de Pierre-Gilles de Gennes4 que nous avons trouvé une description de la percolation, que l’on peut définir grossièrement comme le passage d’un liquide à travers un corps poreux, et ce sont les diagrammes de représentation de ce phénomène qui nous ont incités à chercher un diagramme analogue. Nous avons produit une série de dessins et de modèles pour finalement aboutir à un diagramme en forme de losanges, qui reprenait à la fois les schémas des modèles de percolation et les formes de « structures dissipatives » propres à accélérer l’érosion. Un diagramme qui ouvrait une série complexe de chénaux, un « champ » préparatoire et indéterminé pour le passage des flots. Un « élément initiateur et ouvert » des processus d’établissement du nouveau lit.

Un premier essai sur modèle fut réalisé en utilisant une « matrice » à portée de main : une tablette de chocolat légèrement inclinée, sur laquelle on fit couler du lait. Cela confirma approximativement le phénomène, mais la forme des « carrés » de la plaque n’était pas satisfaisante, contrairement à celle des losanges, forme que l’on retrouve bien souvent dans les îles des plaines alluviales, où elles agissent comme bifurcateurs du flux. Bifurcations observables aussi bien dans les fabuleux dessins de Léonard de Vinci sur le phénomène des tourbillons, que dans la photographie des phénomènes aérodynamiques, sur le modèle des fluides avec des filets de fumée, par Etienne-Jules Marey5 (1830-1904), vers 1900.

Nous avons alors appliqué ce diagramme en losanges sur toute la surface du nouvel espace de divagation de la rivière, de sorte qu’il forme une matrice agissant comme déclencheur du processus de la morphogenèse, sans prédéterminer les formes du nouveau lit. Des « sillons » furent tracés sur toute la surface du nouvel espace de la rivière (environ 1 kilomètre par 80 mètres) en maintenant un contrôle précis du profil en long du futur lit. La dimension des losanges fut déterminée en superposant le nouveau diagramme aux cartes des anciens méandres, de manière à ce que le diagramme soit capable de les « recevoir ».

INITIER LES INCESSANTES DYNAMIQUES DE LA RIVIÈRE

L’accélération observée du processus de cette morphogenèse s’explique par le fait que les courants d’eau trouvent à la fois une résistance latérale qui maintient leur puissance, et que ses berges contraignantes sont suffisamment fragiles pour que le processus de destruction / construction puisse se réaliser rapidement. On constate alors des phénomènes d’érosion et de dépôts semblables à ceux que l’on peut observer dans les plaines alluviales. Des milieux très différents se forment partout dans l’espace donné à la nouvelle rivière : bancs de sables ou de graviers, mares temporaires, terrasses plus ou moins hautes, humides ou sèches. Lors des crues successives, ces agencements se déforment, disparaissent et se reforment en se déplaçant, et toute la structure du lit subit de fortes modifications, avec des successions de radiers et de grands trous d’eau, qui servent de refuges pour la faune piscicole lors des périodes d’étiage. La largeur du lit varie également fortement, provoquant des variations des vitesses d’écoulement et de ce fait une granulométrie des sédiments du fond très différenciée.

Le diagramme en losanges amorce ces bouleversements incessants, qui favorisent le développement d’une grande biodiversité. En effet, plus les substrats sont variés (sable, graviers, galets, etc.) avec des degrés différents d’humidité, plus le cortège végétal résultant est composé d’espèces différentes et attire un grand nombre d’espèces animales : papillons, libellules, batraciens, reptiles, oiseaux, petits mammifères. Ces habitats complexes sont également favorisés par tous les « accidents » qui surviennent lors des crues ou des vents violents : arbres tombés dans le lit ou embâcles formés par les bois morts. Pour stimuler la croissance des végétaux et limiter l’implantation de plantes invasives, une grande partie des surfaces des sols touchés par les travaux ont été très vite ensemencées (prairies fleuries et espèces des berges) ; par ailleurs, le nombre important d’arbres et d’arbustes plantés a rétabli un continuum de structures végétales, porteuses d’ombre sur le cours d’eau et indispensables à la subsistance et aux déplacements de la faune.

Ce diagramme déclencheur, approche nouvelle dans l’établissement d’un espace de liberté pour le cours d’eau, non seulement ouvre un corridor, où le cours d’eau forme et modifie sans cesse les structures de son propre lit mineur, mais il provoque aussi la constitution d’un vaste lit majeur dans lequel de petites crues provoquent les mêmes transformations. Le terrain de jeu de la rivière est ainsi considérablement agrandi.

Superpositions. Motifs initiaux pour le lit de la rivière © Fabio Chironi

RENONCER À UN DESSIN DÉFINITIF ; POUR UNE CONNAISSANCE APPROCHÉE

« J’ai essayé de consulter d’éminents spécialistes en hydrodynamique sur la façon dont ces forces agissent l’une sur l’autre dans un fleuve turbulent : ils ont seulement hoché la tête ou haussé les épaules. Il y a un trop grand nombre de variables ; les forces en action sont tout à fait incalculables même avec des moyens modernes. Mais Léonard [de Vinci] espérait à l’origine expliquer chaque tourbillon et cela malgré le fait qu’il dut prendre en considération des complications ultérieures nées de l’interaction entre l’eau et les autres éléments. La terre du lit du fleuve et de la berge exerçait un frottement qui ralentissait le mouvement de l’eau dans ses abords, comme il avait pu l’observer en regardant attentivement la hauteur variable des tourbillons provoqués par des bâtons disposés à une distance variable du bord »6. Ernst Gombrich

L’apparente contradiction entre l’incessante quête, l’obsession de Léonard de Vinci à observer, décrire, à essayer de comprendre les mouvements de l’eau, les turbulences et tourbillons, et la sorte de constat d’impuissance à atteindre une formalisation scientifique logique, telle que semble s’y résigner Ernst Gombrich est saisissante. Cette sorte d’écart incompressible entre expérience pratique du monde, du réel et connaissance scientifique, c’est celui si bien étudié par Gaston Bachelard dans son ouvrage Essai sur la connaissance approchée7. Dans ce texte foisonnant et passionnant, maintes considérations, et de bien nombreux passages et développements, semblent s’adresser directement à l’expérience de l’Aire. N’y aurait-il pas là, la direction d’une meilleure compréhension possible du phénomène d’érosion engendré par le « diagramme en losanges » ? Et que, contrairement au renoncement de comprendre cité par Gombrich, il y aurait une autre manière de se rapprocher d’une compréhension du réel, celle d’une connaissance approchée.

Dans leur ouvrage commun Mille plateaux8, Gilles Deleuze et Félix Guattari avancent que « l’épistémologie laisse pressentir l’existence d’une “science mineure” ou “nomade” qui se distingue d’une  » science au sens royal ou légal » ». Et qui pourtant ne serait pas simplement une « science appliquée » ou des « techniques ». Une science qui se caractériserait par des modèles hydrauliques, et non pas fondée sur la théorie des solides de devenir et d’hétérogénéité qui s’oppose au stable, à l’éternel, à l’identique, au constant, non plus d’écoulement laminaire, mais tourbillonnaires problématiques et non plus théorématiques (on va d’un problème aux accidents qui en découlent et le résolvent).

Deleuze et Guattari disent que Husserl « parle d’une proto-géométrie qui s’adresserait à des essences morphologiques vagues, c’est-à-dire vagabondes ou nomades. Ces essences se distingueraient des choses sensibles, mais également des essences idéales, royales ou impériales. La science qui en traiterait serait elle-même vague au sens de vagabonde : elle ne serait ni inexacte comme les choses sensibles, ni exacte comme les essences idéales, mais anexacte et pourtant rigoureuse »9.

Comment ne pas être séduit par des modèles d’explication du réel qui mettent en avant une non-fixité des éléments, la prise en charge d’un flux généralisé de la matière. N’est-ce pas l’expérience faite dans la pratique de la construction de notre projet, dans le renoncement voulu à tout dessin définitif du nouveau cours de l’Aire, mais au contraire dans la recherche d’éléments déclencheurs de processus autonomes, anexacts mais rigoureux ? C’est sans doute dans une sorte d’anamnèse du processus de projet, dans ce souvenir du moment où apparait, rarement, une idée qu’il faudrait retrouver les moments décisifs, et les confronter aux considérations de Bachelard, lorsqu’il affirme que « l’acte de connaître doit être saisi dans un état naissant », dans lequel « une connaissance inventive et hasardeuse doit conserver un élément de liberté, et ne peut être astreinte à systématiser toutes ses démarches »10.

Dans les rappels de Mille plateaux et de cet Essai sur la connaissance approchée résident sans doute
de précieux matériaux pour une pratique plus consciente et plus risquée ★

Texte issu de l’assemblage d’extraits de Frictions et tourbillons, et Designing a river garden, proposé par Plan L★★★★.

Superpositions. Érodation des motifs et nouveau lit de la rivière ©Fabio Chironi
  1. Note des éditeur·ices : Historien du paysage anglais, John Dixon Hunt (1936) a élaboré dans L’art du jardin et son histoire une théorie de gradation tripartite de la nature : une première nature dite sauvage, vierge de toute intervention humaine ; une seconde, modifiée par les interventions humaines comme l’agriculture ; et une troisième plus ornementale. ↩︎
  2. Note des éditeur·ices : architecte, paysagiste et professeure, Elissa Rosenberg invite à prendre en compte l’épaisseur d’un territoire, son état présent, mais aussi ce qui a disparu.
    ↩︎
  3. Bois, Yve-Alain. 1996. L’informe, mode d’emploi. Éditions du Centre Pompidou. ↩︎
  4. Note des éditeur·ices : Pierre-Gilles de Gennes est un physicien français (1932-2007), qui a contribué de manière importante aux recherches scientifiques sur, entre autres, la matière molle, les cristaux liquides et la supraconductivité. ↩︎
  5. Note des éditeur·ices : Etienne-Jules Marey est un scientifique français, investi dans de nombreuses disciplines, parmi lesquelles la médecine, la physiologie et la photographie. ↩︎
  6. Gombrich, Ernst. 1983. L’écologie des images. Flammarion. ↩︎
  7. Bachelard, Gaston. 1986. Essai sur la connaissance approchée. Vrin. Texte provenant et influencé par sa thèse, rédigée en 1927. ↩︎
  8. Deleuze, Gilles et Félix Guattari. 1980. Capitalisme et schizophrénie 2 : Mille plateaux. Éditions de Minuit. ↩︎
  9. Ibid. ↩︎
  10. Bachelard, Gaston. Op. cit. ↩︎
Cet article a été imprimé dans le numéro ci-dessous,
il n’est plus en accès libre