Architecte, Suzie Poughon est doctorante au Laboratoire de Recherche en Architecture (ENSA Toulouse) depuis 2025. Sa thèse, menée en CIFRE au sein d’Architecture in vivo, agence d’architecture, d’urbanisme et de paysage spécialisée dans la participation citoyenne, explore l’utilisation des albums de famille comme ressource sensible, prolongeant un travail initié en master. L’analyse qui suit envisage la valeur que peut produire l’utilisation des images personnelles dans la documentation d’un projet de transformation architecturale ou urbaine (★★★)
DÉCLENCHER. L’ARCHIVE DU QUOTIDIEN FACE AUX TRANSFORMATIONS URBAINES.
À la fois personnelles et universelles, les photographies de famille sont omniprésentes dans nos vies. Ces images forment un type de photographie qui, par son caractère familier, parle à tout le monde. La famille ne désigne pas ici une structure figée ou normative, mais un ensemble de liens et de formes d’appartenance. Elle peut ainsi recouvrir des familles élargies, des groupes ou des collectifs d’habitant·es, constitués au fil des usages et des contextes urbains. Les photographies « de famille » ont en commun d’être prises par les habitant·es elleux-mêmes, sans intention professionnelle ou commerciale, et relèvent avant tout d’une pratique du souvenir, en participant à la construction d’une mémoire intime, partagée ou collective. Derrière ces clichés trop courants et ordinaires pour retenir l’attention se cache pourtant une certaine profondeur. Ils recèlent des souvenirs précis, spécifiques et importants, agissant comme des repères dans la temporalité des histoires familiales. Au-delà de leur fonction mémorielle immédiate, ces photographies constituent une documentation visuelle précieuse des vies, des moments, mais aussi des lieux. Elles saisissent les cadres de vie extérieurs et intérieurs, les espaces publics et les lieux domestiques, témoignant ainsi des pratiques, des appropriations et des transformations de notre environnement bâti et naturel. Ces images pourraient agir comme un levier pour penser son devenir en intégrant une forme de mémoire collective.
Mon travail interroge une intuition, celle que l’architecture, dans toute sa profondeur, ne se limite pas aux bâtiments remarquables, mais s’incarne avant tout dans le quotidien et les lieux ordinaires que nous habitons. Cette étude cherche à sortir ces archives privées de l’insignifiance pour en faire un levier dans les processus de transformation. Elle vise à démontrer la valeur documentaire, participative et identitaire des archives photographiques privées que sont les images de famille. La réflexion s’articulera autour de plusieurs notions qui régissent notre rapport au bâti ordinaire et aux photographies : classer, cadrer, agrandir, supprimer, projeter et développer. Ces axes seront illustrés par trois études de cas, de l’échelle de la maison individuelle à celle du quartier.
CLASSER. LES DIFFÉRENCES DE TRAITEMENT DES ARCHITECTURES, L’IMPORTANCE DE L’ORDINAIRE
Chaque grand geste de construction, de rénovation ou, plus radicalement, de démolition, est précédé d’un jugement de valeur tacite : un lieu mérite-t-il d’être conservé, transformé, ou bien peut-il être effacé ? Ce processus de classement hiérarchise le bâti. Il valorise le patrimoine exceptionnel tout en reléguant l’architecture ordinaire, celle des pratiques quotidiennes, dans la catégorie de l’insignifiance. Pourtant, c’est précisément dans cet ordinaire mis de côté que réside l’essence des lieux et le quotidien des habitant·es.
Il existe différents types de démolitions : des transformations courantes, nécessaires parfois, mais aussi des destructions ou des actions rendant des lieux inutilisables. L’échelle de la transformation vient bien sûr hiérarchiser l’importance de l’effacement. Faire tomber un mur pour agrandir la vue et créer du lien avec un extérieur ne s’inscrit pas dans le même registre que démolir plusieurs tours d’habitation. Ceci se double d’une hiérarchie de la mémoire : celle des lieux et des vies modestes est souvent moins présente, bien moins située dans l’espace et le temps et moins documentée que celle des architectures remarquables ou du patrimoine reconnu1. Le paradoxe est cruel : ce que l’on s’apprête à faire disparaître, c’est la trace la moins formalisée, l’information la plus vulnérable. Sa disparition est définitive car elle ne pourra être comblée par aucune autre source, qu’elle soit officielle ou technique.
Face à cette perte d’information irréparable, l’archive familiale acquiert une fonction critique. Elle devient la documentation visuelle alternative qui échappe aux principes de tri et de déclassement. Ces images s’opposent à des logiques ancrées et invisibles, devenant un support nécessaire pour rendre compte de l’histoire des lieux qui, faute de reconnaissance officielle, risquent l’effacement. Ainsi, l’archive privée retient la trace des actions de transformation, et notamment de démolition, témoignant de leur existence, quelle que soit leur ampleur.
AGRANDIR. L’ESPACE VÉCU COMME DOCUMENT, LA RÉCOLTE DE DONNÉES SENSIBLES.
La photographie familiale contribue à élargir le champ de la réflexion architecturale. Là où l’approche professionnelle ou le relevé technique se concentrent sur la forme, la structure ou les limites, l’archive privée s’intéresse aux usages, aux ambiances, aux relations et aux objets personnels. Elle offre une sorte de contrechamp architectural, montrant non pas l’espace tel qu’il a été conçu, mais tel qu’il est approprié, vécu et transformé au fil du temps. Le but est de redonner de la profondeur et de l’épaisseur à ces lieux jugés inintéressants, en remettant au centre de l’attention le moment, la personne et l’architecture ordinaire. En devenant des documents d’études, ces images changent de statut et deviennent vernaculaires2. Ainsi est reconnue la valeur documentaire et l’intérêt de ces clichés produits hors de toute intention artistique ou historique formelle.
Aller chercher ce type d’information c’est aussi se confronter à des réticences, des limites, notamment liées à la nature intime du matériau mobilisé. La recherche de ces archives peut s’avérer délicate, car l’information n’est pas toujours directement accessible auprès des habitant·es. Des pistes inattendues se révèlent alors fructueuses : des centres sociaux ou des mairies peuvent receler de petits trésors comme des négatifs ou des diapositives documentant des scènes de la vie ordinaire (carnavals, kermesses, rassemblements, événements, etc.), souvent oubliés au fond d’un placard.
CADRER. LA PHOTOGRAPHIE PRIVÉE COMME TÉMOIGNAGE DE LA VIE QUOTIDIENNE
Le potentiel des photographies privées peut être mesuré et apprécié à différentes échelles, de l’intime à l’urbain. Trois expérimentations aux cadres très différents ont permis de le tester. La première est un projet de réhabilitation de maison individuelle, réalisé en 2023, dans le cadre de l’atelier de Francine Zarcos à l’ENSA Toulouse. L’étude d’une maison à Castres (Tarn), transmise de génération en génération, a révélé une histoire linéaire du lieu, permettant d’infuser une dimension historique et affective familiale dans l’imagination du futur bâti. Cette maison ordinaire possède une importance particulière aux yeux de la famille, qui devient visible à travers ces images intimes : l’utilisation des mêmes meubles par différentes générations, les jeux dans les bambous au fond du jardin, les animaux s’appropriant des espaces, autant de petits événements formant un ensemble historique familial.
Ce sujet est prolongé par une seconde étude à l’échelle d’un hameau. En master 2, également avec Francine Zarcos, l’expérimentation a pu prendre une échelle plus large à Puech Auriol, un hameau situé dans la commune de Castres, comprenant une cinquantaine d’habitations. La démarche a évolué vers la construction d’un album collectif. En réunissant les photographies de différentes familles et trajectoires de vie, il a été possible de composer une histoire sensible et commune du hameau. Ces archives, s’étalant du début du 20 e siècle à nos jours, documentent les transformations du lieu, ce qui a disparu, et les évolutions des manières d’être et de faire.
Enfin, pour explorer la dimension la plus large de ce potentiel, mon étude s’est portée sur l’échelle urbaine. Face au débat sur la démolition potentielle des tours de Saige-Formanoir à Pessac3, l’archive familiale a pris une dimension éminemment politique. Rendu public, le vécu qui se diffuse à partir des images du quotidien prend forme, prend corps, et dépasse le récit. Les tours ne sont plus seulement du béton ou des lignes verticales, mais abritent aussi et surtout l’invisible : les fêtes de voisin·es, les carnavals, les jours enneigés, le jardinage sur les balcons, les décors intérieurs. En capturant les moments de vie qui se déroulent quotidiennement, les images illustrent plus largement et de manière réelle l’histoire du quartier.
SUPPRIMER. DES MÉMOIRES EFFACÉES.
Si l’archive familiale acquiert une fonction politique pour rendre compte de l’histoire des lieux ordinaires, elle est également révélatrice de mécanismes d’effacement et de ce qui disparaît du récit intime. L’absence n’est pas neutre. Dans ce cadre, les albums de famille peuvent parfois mettre en lumière l’absence des femmes, notamment des mères, sur les clichés. Comme l’explique la sociologue Irène Jonas, si les femmes étaient souvent assignées à la gestion domestique, leur implication photographique n’était pas mise en avant, notamment dans l’imaginaire publicitaire. Les hommes y étaient représentés comme les seuls à tenir l’appareil de manière « professionnelle4 ».
Le rôle de photographe de famille devient une charge mentale supplémentaire pour les femmes, surtout pour documenter le quotidien. Cette division genrée confère à la pratique un caractère « complémentaire, abandonnée à la femme et entièrement vouée aux fonctions familiales5 » selon les termes de Pierre Bourdieu. Ainsi, l’absence des mères dans les clichés constitue un phénomène révélateur des inégalités et de la répartition des rôles au sein du foyer, où celle qui documente est souvent celle qui n’est pas vue, qui disparaît d’une partie de la mémoire familiale.
PROJETER, DÉVELOPPER. L’IMAGE COMME OUTIL DE CO-CONCEPTION, LA MÉMOIRE COMME FORCE DE PROJET
L’originalité de cette démarche réside dans son potentiel opérationnel : projeter et développer l’architecture de demain avec les albums familiaux, en traduisant les souvenirs sensibles en matériau de conception. Il ne s’agit pas de s’opposer aux transformations, mais de les enrichir en intégrant toute l’épaisseur du vécu qu’elles risquent d’effacer. Concrètement, l’utilisation de la mémoire visuelle des habitant·es permet de guider les choix de réhabilitation, en identifiant les éléments (comme la table sous le tilleul à Castres, ou le pied des tours à Pessac) porteurs d’affect ou d’usages spécifiques, et donc prioritaires à conserver, valoriser, renforcer ou souligner dans de nouveaux projets.
Pour ce faire, l’idée majeure consiste à utiliser les images familiales comme données habitantes pour l’architecture et les transformations urbaines. Le regard de l’habitant·e est au cœur de cette approche : à travers le prisme de sa réalité, de sa vie quotidienne et de son regard, iels sont expert·es de leur lieux de vie. Utiliser les photographies de famille – c’est-à-dire les clichés que les habitant·es produisent – comme des données de projet, revient à placer cette expertise sensible et irremplaçable au centre de la co-conception.
Photographier étant devenu une « inscription et un repérage quasi permanent à travers lesquels chacun documente son quotidien6 », chaque habitant·e produit sans le savoir une archive intime de son lieu de vie. Ces images forment une « cartographie familiale à l’échelle de la planète7 », donnant accès à une connaissance vécue, située, précieuse.
Cet intérêt croissant pour les albums familiaux, conjugué à la démultiplication des images numériques, constitue aujourd’hui une base de données immense. Le foisonnement des photographies privées révèle à quel point le lieu d’habitation est devenu une « seconde peau8 » à travers l’histoire familiale : l’histoire intime du lieu est indissociable de sa structure. L’enjeu est alors de considérer ces souvenirs et ce quotidien comme matériaux de travail et comme base pour la construction. Le rôle de l’architecte ou de l’urbaniste évolue : iel devient cellui qui organise une méthodologie sensible permettant à l’habitant·e d’exprimer son expertise au travers de ses images.
En définitive, intégrer l’archive familiale dans la réflexion urbaine revient à construire un avenir plus respectueux de l’épaisseur ineffaçable du temps vécu. C’est donner une place centrale au regard et aux souvenirs des habitant·es pour que le projet ne soit pas une soustraction, mais une continuité enrichie. Par cette méthodologie sensible, les images privées, réappropriées dans un contexte de projet, permettent de mieux faire : de réduire la démolition ou d’en atténuer l’impact, de privilégier la transformation et la réhabilitation, et surtout, de penser l’intervention architecturale en prenant en compte cette épaisseur ineffaçable du temps vécu ★
- Camus, Albert. 1994. Le premier homme. Gallimard, p. 93 ↩︎
- Chéroux, Clément. 2013. Vernaculaires : essais d’histoire de la photographie. Le Point du Jour, p. 13. La photographie de famille, initialement objet intime et privé, subit un glissement de statut lorsqu’elle est extraite de son contexte originel. Elle ne devient vernaculaire, selon Chéroux, que par une transformation de son utilité première. ↩︎
- Sujet étudié lors d’un stage de fin d’étude chez Architecture in vivo. L’agence a travaillé sur un projet de reconversion d’une tour dans le cadre d’un plan de renouvellement urbain plus large, qui inclut aussi des opérations de démolition. ↩︎
- Jonas, Irène. 1er avril 2010. La photographie de famille : une pratique sexuée ? Cahiers du Genre, n°1, pp. 173‑191. ↩︎
- Bourdieu, Pierre (dir.). 1965. Un art moyen. Essai sur les usages sociaux de la photographie. Les Éditions de Minuit, p. 65. ↩︎
- Ulivucci, Christine. 2014. Ces photos qui nous parlent : une relecture de la mémoire familiale. Payot, p. 165. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. p.164. ↩︎








