Rénovation du Palais des Congrès de Charleroi (Belgique), AgwA et Architecten Jan de Vylder Inge Vinck, 2015-2024. Photographie © Filip Dujardin
Rénovation du Palais des Congrès de Charleroi (Belgique), AgwA et Architecten Jan de Vylder Inge Vinck, 2015-2024. Photographie © Filip Dujardin

L’ART DE SOUSTRAIRE

Replaçant la démolition au cœur des processus de transformation urbains et architecturaux – aussi bien dans l’histoire que de nos jours – l’architecte et enseignant-chercheur Paul Landauer s’interroge sur les possibilités de la rendre visible. Comment conserver trace d’une opération inscrite dans la disparition ? Cet article s’inspire et reprend pour partie des passages du livre Post-démolition. L’architecture face aux nouvelles ruines paru en 2025 aux éditions Building Books (★★★)

Aucune transformation de sol ou de bâtiment, fût-elle la plus écologique, ne pourra jamais s’émanciper totalement de la démolition. Transformer, c’est toujours, ne serait-ce qu’un peu, soustraire. Démolir le moins possible n’implique pas d’invisibiliser le peu qu’on démolit. Bien au contraire, la rareté du geste pourrait bien lui affecter une nouvelle valeur symbolique, laquelle privilégierait la reproduction des conditions d’existence du monde présent aux modes d’émergence d’un monde futur. Les circonstances et les modalités de disparition des existences passées impliqueraient dès lors une attention nouvelle.

L’archéologue Rémi Hadad raconte qu’au 6e millénaire av. J.-C., lorsque les anciens bâtiments de Çatalhöyük en Turquie étaient arasés avant que de nouvelles constructions soient ensuite réalisées par-dessus – sur un plan souvent identique au précédent –, les habitant·es procédaient à des rites de dépôts et de destructions ciblées, lesquels témoignaient de leur « haute conscience […]de ce qui s’accumule ainsi sous leurs pieds.1 » Ces rites néolithiques d’inhumation du bâti, qui feront bien plus tard le bonheur des archéologues, ont peu à peu disparu au cours des millénaires qui ont suivi. Le mot d’ordre de la tabula rasa achèvera, au cours des deux derniers siècles, de libérer les constructions nouvelles des sols et des bâtiments qui les ont précédés. La réutilisation des gravats, associés aux limons, aux terres noires et aux déchets organiques pour créer des remblais – qui, pendant des siècles, ont contribué à l’exhaussement progressif des sols – fut abandonnée au profit d’une performance d’évacuation. Les décombres, qui témoignaient jusque-là des occupations successives, devinrent des déchets.

En 1853 s’engageaient les premières démolitions parisiennes initiées par le baron Haussmann. En seize années, 22.000 bâtiments tombèrent sous les coups de pioche et de marteau des démolisseurs, soit environ 13% de l’ancien Paris. La ville resta, durant ces années, un immense champ de débris et de gravats, en proie à des outils de démolition encore rudimentaires. Cet engagement amena Haussmann à se désigner lui-même, dans ses Mémoires, comme un « artiste démolisseur.2 » Il témoignait ainsi de la prouesse esthétique que représentait pour lui cette gigantesque campagne de destruction. Une prouesse qui, à bien des égards, a pu être identifiée comme un projet en soi, indépendant de la construction des immeubles bordant les percées et de la réalisation des nouveaux réseaux (eau, gaz, égouts). La « haute conscience » de l’œuvre cumulée des générations passées fut alors transférée à la photographie. Cet art de l’enregistrement a commencé à prendre son essor au moment où démarraient les premiers grands chantiers de démolition du milieu du 19e siècle, en particulier à Paris. Françoise Choay a ainsi montré combien la photographie avait contribué à « la progressive dissociation qui s’opère entre la mémoire vivante et le savoir-édifier3 », amenant à dessaisir l’architecture de sa capacité à témoigner du temps autrement que sous les formes de la restauration à l’identique. L’architecture s’est ainsi trouvée orpheline de tous les rites et savoir-faire permettant d’assurer une certaine persistance du passé dans l’acte de construire. Comment réinstaller aujourd’hui la conscience de ce qui disparaît ? Cette question est d’autant plus cruciale que l’injonction écologique à transformer les existants se heurte à un paradoxe : la « masse bâtie » dont nous héritons est souvent polluée, difficile à maintenir, inadaptée au changement climatique, ou simplement trop grande au regard de nos besoins. La transformation ne peut donc plus se concevoir comme une manière d’écrire sur une « toile » déjà écrite. Dans la plupart des cas, elle implique un geste de soustraction, que ce soit sous la forme d’une décontamination ou d’un démantèlement. Dès lors, les figures du palimpseste4 ou de la greffe5 qu’ont encouragé, ces dernières décennies, les doctrines patrimoniales6, pourraient laisser place à d’autres figures, où les fantômes de ce qui a disparu seraient en quelque sorte incarnés. Qu’ils soient réinsérés dans une économie de réemploi ou qu’ils restent orphelins, sans destin préalablement identifié, les gravats matérialiseraient au sein de ces figures une forme de perpétuation: perpétuation de l’énergie emmagasinée dans leurs matériaux, perpétuation de la mémoire de leur forme antérieure, perpétuation de l’usure, mais aussi, parfois, perpétuation des pollutions lorsque celles-ci sont amenées à durer plusieurs générations.

Dans un livre paru en 1990 sous le titre Wasting Away, Kevin Lynch aspirait déjà à une « révision des processus de traitement des déchets et de leurs perceptions7 » et à l’intégration de la démolition aux projets de construction. Il prônait la prise en charge, en pleine conscience, de la dépense, du déclin et de la mort, ainsi que de la capacité des bâtiments et des sols ayant perdu leur usage à faire lien entre les générations. Cette philosophie du positive wasting, où les parties à soustraire ne sont pas systématiquement évacuées, modifie en profondeur le rapport de l’architecture au temps. Les techniques écologiques de dépollution et de démantèlement – celles qui n’impliquent pas un déplacement des parties contaminées pour les traiter ou les enfouir ailleurs – engagent en effet de très longues durées qui peuvent s’étendre sur plusieurs décennies. Des durées qui contrastent fortement avec la performance temporelle des presque deux siècles écoulés de tabula rasa…

Quelques architectes comme AgwA et Architecten Jan de Vylder Inge Vinck explorent aujourd’hui les incidences architecturales de ce nouveau rapport temporel à la démolition. La transformation du Palais des Congrès qu’iels ont réalisé ensemble à Charleroi en Belgique met en scène la désaffectation de ce site trop grand et le démantèlement progressif de ses parties. Le milieu de la dalle du premier étage a ainsi été retiré afin de créer un atrium jusqu’au niveau le plus bas, « où la terre du terrain en pente non aménagé dégringole sans bruit autour des colonnes du bâtiment.8 » Les structures laissées sans affectation, de même que les traces des démolitions et des sols remblayés – pollués pour certains – dialoguent avec les parties fermées et rénovées du nouveau programme. Les poteaux et les escaliers conservés sont à la fois ouverts à de nouveaux usages potentiels et témoins de ce qui a disparu. Ce faisant, les architectes font exister une temporalité que le modèle de la « destruction créatrice » a peu à peu supprimé des consciences : il s’agit de l’intervalle de temps qui s’étend entre les disparitions de l’ancien et l’apparition du nouveau. La virtuosité de ce projet au long cours démontre que ce n’est pas la soustraction qui contredit la perpétuation du monde mais l’abstraction du geste de démolition, sa sortie du processus de projet, son renvoi au domaine exclusivement technique – généralement pris en charge par les terrasseur·ses ou les spécialistes du réemploi – et déconnecté de la transformation qui va suivre.

Face à l’urgence climatique et à la nécessité de réutiliser l’existant, l’architecture ne peut s’envisager comme un art qui ne ferait qu’ajouter quelque chose au monde. Elle doit également (re)devenir un art qui donne sens à la soustraction ; un art capable d’assumer en même temps la célébration vitale d’un renouveau et l’oraison funèbre de ce que l’on fait disparaître. Prise dans ce double dessein, la démolition s’affranchirait du rôle inaugural dont elle demeure encore aujourd’hui l’outil privilégié. Elle deviendrait l’acte fondateur d’une réparation à la fois mémorielle et environnementale. Elle cesserait de servir la tabula rasa ; elle viserait plutôt à identifier les meilleurs lieux et les meilleurs moments pour permettre aux potentialités des sols et des bâtiments hérités de s’épanouir. Son but serait de ressusciter une énergie vitale, héritée de l’excédent de matière construite, que le seul changement d’usage ne permet pas toujours de révéler. La démolition – partielle ou totale – ne s’imposerait plus comme une réponse à l’obsolescence ; elle n’interromprait plus précocement la vie des édifices, les empêchant d’avoir le temps de devenir des ruines. Elle s’assimilerait davantage à une (re)fondation, une manière de condenser le temps, d’affecter les héritages construits d’une épaisseur temporelle que leur matérialité sans patine ne permet pas toujours de laisser advenir. L’architecture qui succéderait à une telle démolition n’aurait ni commencement ni fin. Elle serait imprégnée de cette solidarité ontologique qui, depuis le Néolithique, n’a cessé de réunir les mort·es et les vivant·es ★

  1. Hadad, Rémi. 2019. «Ruin Dynamics: Architectural Destruction and the Production of Sedentary Space at the Dawn of the Neolithic Revolution.» Journal of Social Archaeology, vol. 19, n°1, pp. 3-26. ↩︎
  2. Haussmann, Georges Eugène. 1890. Mémoires du baron Haussmann. Victor Harvard. Disponible à l’adresse : gallica. bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6429178t/f22.image (consulté le 17 novembre 2025). ↩︎
  3. Choay, Françoise. 1992. L’Allégorie du patrimoine. Éditions Seuil, p. 20. ↩︎
  4. Machado, Rodolfo. 1976. «Old Buildings as Palimpsest. » Progressive Architecture, vol. 57, n°11, pp. 46-49. ↩︎
  5. Plevoets, Bie et Van Cleempoel, Koenraad. 2019. Adaptive Reuse of the Built Heritage: Concepts and Cases of an Emerging Discipline. Routledge. ↩︎
  6. La Charte de Venise qui définit depuis 1964 l’essentiel de la doctrine patrimoniale, préconise ainsi la distinction entre la conservation et la restauration, la restauration et la création, l’original et ses ajouts. ↩︎
  7. Lynch, Kevin. 1990. Wasting Away. Sierra Club Books. ↩︎
  8. Beaumont, Eleanor. Février 2024. «Breaking convention: Chapex in Charleroi, Belgium, by AgwA et Architecten Jan de Vylder Inge Vinck», Architectural Review. ↩︎
Rénovation du Palais des Congrès de Charleroi (Belgique), AgwA et Architecten Jan de Vylder Inge Vinck, 2015-2024. Photographie © Filip Dujardin
Rénovation du Palais des Congrès de Charleroi (Belgique), AgwA et Architecten Jan de Vylder Inge Vinck, 2015-2024. Photographie © Filip Dujardin

Cet article a été imprimé dans le numéro ci-dessous,
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