Wenwen Cai est architecte et commissaire d’exposition au centre d’architecture arc en rêve à Bordeaux. En décembre 2023, lors d’un séjour à Taïwan, elle rencontre Jay Chiu, architecte du musée du séisme 921, construit sur la faille Chelungpu à la suite d’un tremblement de terre qui eut lieu le 21 septembre 1999 (★★★)
UN PAYSAGE DÉFORMÉ
« Les souvenirs sont tout ce qui nous reste pour combler la perte d’un être cher. Les photos que nous avons prises en sont la seule trace tangible. Elles préservent nos souvenirs passés et sont parfois aussi ce qui nous donnent la force d’affronter les épreuves que nous rencontrons au présent. » Ryôta Nakano, La Famille Asada1
Le 21 septembre 1999 à 1h47 heure locale, j’ai été réveillée dans mon lit par une légère secousse. Le lendemain, j’apprenais par les informations qu’il y avait eu un séisme de magnitude 7.3 sur l’échelle de Richter à Chichi, au centre de l’île de Taïwan. Pour la lycéenne que j’étais à l’époque, il était difficile de se représenter la puissance de ce tremblement de terre que j’avais pourtant ressenti, alors que je me trouvais à plus de 450 km de l’épicentre du séisme, séparée par le détroit de Taïwan.

Le 10 décembre 2023, je me retrouve à Taïwan, dans la ville de Taichung, où l’architecte Jay Chiu nous attend pour nous faire visiter son projet : le Musée et Parc éducatif du tremblement de terre 921, abréviation de la date du séisme survenu 24 ans plus tôt. Réalisés en deux temps, en 2004 et 2007, ces espaces sont dédiés à la mémoire de la catastrophe et occupent le site où s’élevait autrefois le collège Kuangfu.
En arrivant, nous apercevons, allongé au bout d’un terrain de sport et d’une piste de course de 400 mètres, un bâtiment à la structure légère, composée de béton, de métal, de câbles et de membranes. Sa forme évoque un serpent ou plutôt le squelette d’un dragon qui gît immobile au ras du sol.
Le musée, tout en longueur, suit le tracé de la faille Chelungpu, une zone de rupture d’une centaine de kilomètres à la surface de l’île de Taïwan, provoquée par le chevauchement des plaques tectoniques. Tous les lieux traversés par la faille en sont restés marqués. Le terrain de la piste de course de 400 mètres a été soulevé par endroits de 1,5 m à 2,5 m. La digue qui sépare le collège et la rivière Wuxi a été fortement endommagée, le lit de la rivière soulevé, le sol de la cour du collège craquelé et les bâtiments d’enseignement sinistrés. Le projet est conçu autour de cette déformation du paysage par le séisme. L’ancienne piste de course de 400m est ainsi transformée en espace mémorial.
CONSTRUIRE SUR UNE FAILLE ACTIVE
On peut voir dans la faille une blessure terrestre, une cicatrice qui traverse la piste, et dans le marquage au sol de celle-ci des points de sutures. Pour Chiu, ce sont ces deux images superposées qui ont fait de la piste de course un des symboles du tremblement de terre de septembre 1999.
Lorsque Chiu parle de la structure du musée, il emploie un langage très imagé, faisant l’analogie entre son architecture et un acte médical pour recoudre une blessure. L’aiguille est rigide, le fil est souple. L’aiguille est la structure en béton précontraint, le fl est le câble d’acier. Le défi technique était de construire sur une faille géologique active, et c’est justement cette combinaison de rigidité et de souplesse qui permet d’obtenir une structure capable de supporter un tremblement de terre. 82 panneaux en béton précontraint, assemblés les uns aux autres pour former un espace linaire d’1 km suivant les courbes de la faille, sont implantés sur la partie basse de celle-ci, et sont reliés par 35 câbles à des plots en béton sur la partie haute de la faille. Une paroi en verre renforcé, soutenue par une structure en acier, rejoint le toit incurvé des panneaux en béton précontraint, créant l’espace d’exposition intérieur. Ces différents éléments constituent une structure articulée en mesure d’absorber l’énergie provoquée par un séisme. La souplesse des câbles permettant de contrecarrer les éventuels mouvements tectoniques verticaux, la structure ne concèderait qu’un déplacement de seulement 5 cm. Même si le tremblement de terre était important et que certains câbles se rompaient, le corps principal du bâtiment resterait intact.
La forme organique du bâtiment, avec sa structure apparente, est à la fois une réponse aux besoins du programme du musée du séisme, et en même temps une solution technique innovante et expérimentale liée aux contraintes sismiques du site. L’architecture du musée permet de loger un programme sur la séismologie, tout en étant elle-même une démonstration de structure parasismique. Elle est à la fois statique, car maintenue par la force de tension, et flexible, par le choix des matériaux et de leurs assemblages. Les systèmes parasismiques conventionnels agissent généralement au niveau de la fondation par isolement bas. C’est-à-dire en découplant la superstructure du bâtiment de sa partie basse. Dans ce cas de figure, seule la partie basse absorbe les ondes sismiques, avec, par exemple, des galets en caoutchouc qui jouent le rôle d’amortisseurs en tête de fondation.
Ici, c’est l’intégralité du bâtiment qui a été conçu pour suivre le mouvement induit lors d’un tremblement de terre, les nombreuses articulations de la structure permettant d’absorber les vibrations en conservant l’intégrité de l’ensemble. Cette proposition a réduit la masse des matériaux structurels, mais elle a compliqué les calculs des ingénieur·es. Cherchant à alléger au maximum, l’épaisseur des panneaux en béton précontraint de 12 m de hauteur a été réduite à seulement 10 cm. Les nervures de ces panneaux contribuent à la flexibilité de la structure et renforcent son aspect léger. Lors des travaux, M. Chiu a dû rester en contact permanent avec les ingénieur·es et ajuster ses idées à la réalité technique. Le fait de collaborer avec une équipe d’ingénieur·es japonais·es sous la direction de Kunio Watanabe a permis de pousser l’expérimentation jusqu’à la création d’une structure à même d’absorber les mouvements tectoniques éventuels. Kunio Watanabe a mené de nombreuses expériences pour des grands projets au Japon où les normes parasismiques sont très exigeantes, comme notamment pour le Tokyo International Forum, ou encore le Terminal maritime international de passager·ères de Yokohama. Il a toujours su apporter des solutions techniques qui enrichissent la conception architecturale.


DES ARTEFACTS POST-SÉISME
La structure découle aussi de la vision de l’architecte qui a pensé sa construction comme une œuvre de conservation et de création reposant essentiellement sur l’idée de guérison. En effet, l’architecte Chiu compare son rôle à celui d’un chirurgien. Face à une plaie béante, son premier geste consistait à réparer. Une architecture pour cicatriser le traumatisme : « J’aimerais qu’on perçoive la différence de niveaux comme une pente herbue plutôt que comme de la laccolithe déplacée. Le site actuel présente une vision toujours changeante. L’herbe repoussera et, à tout cela, s’ajoute la mousse de polyuréthane qui couvre la piste, les rayons du soleil et les effets des intempéries ».
Mais, contrairement à un chirurgien qui tente d’opérer en minimisant au maximum les cicatrices de son·sa patient·e, l’architecte cherche à l’inverse à construire une protection contre l’effacement des plaies. L’architecture prend ici le second rôle pour mettre en valeur les vestiges de la catastrophe qui occupent véritablement le devant de la scène. Ainsi, que l’on flâne dehors dans l’espace public ou que l’on arpente le bâtiment de l’intérieur, les dénivellations du terrain de sport ne quittent jamais notre champ de vision. Toutes les traces traumatiques ont été conservées en l’état : la piste de course en polyuréthane cabossée, les structures en béton déformées, les plafonds écroulés, les murs fissurés…
Ces artefacts post-séisme sont les témoins de la catastrophe, mais aussi de précieux sujets d’études pour la recherche scientifique sur les techniques de construction, sur l’archéologie de l’effet sismique et sur la complexité des mécanismes géologiques propres à Taïwan.
Afin de préserver les bâtiments sinistrés du collège dans leur état d’effondrement total, il a fallu renforcer la structure pour la sécurité des visiteur·ses, tout en conservant intactes les preuves des forces naturelles exercées sur le bâti. Des colonnes en acrylique, étudiées par Kunio Watanabe, soutiennent l’ensemble de la structure fragilisée.


Ce nouvel élément est clairement distinguable de la structure en béton armé d’origine. C’était la première fois à Taïwan que de l’acrylique était utilisé comme matériau de construction pour des poteaux porteurs et que des ingénieur·es ont dû calculer les charges maximums possibles sur des colonnes en acrylique, en ce début de l’an 2000.
Une toile tendue a été installée pour protéger les ruines du bâtiment d’enseignement des intempéries et donne à l’ensemble des airs de site archéologique. Autant la faille forme un paysage mouvant et encore vivant, autant la préservation des bâtiments de l’ancien collège a produit une scène de catastrophe figée. Cet arrêt sur image a un effet époustouflant, comme si depuis ce 21 septembre 1999, le temps ici s’était arrêté.

Les chemins aménagés permettent de s’approcher des ruines au plus près. Les visiteur·ses peuvent même traverser la toiture du bâtiment écroulé via un pont en métal. On peut ainsi observer les conséquences du manque de flexibilité d’un bâtiment qui n’avait pas été prévu pour résister à un tremblement de terre : les poteaux et les murs se sont rompus, les planchers se sont effondrés les uns sur les autres.
En voyant de ses propres yeux l’état du bâti, on a une meilleure compréhension des forces de la nature qui sont entrées en jeu ici. D’autant plus que tout au long de la visite, à chaque endroit endommagé par le tremblement de terre, des panneaux expliquent scientifiquement le détail de ce qu’il s’est passé.
La dimension pédagogique envers le grand public est très importante dans le programme du projet. Chaque année, il y a plus de 1 000 secousses perceptibles sur l’île de Taïwan2. En moyenne, on estime que durant sa vie, chaque insulaire connaîtra au moins deux tremblements de terre de magnitude 5 ou plus3. De tels phénomènes étant inévitables, les habitant·es n’ont d’autre choix que de vivre avec les séismes. Mieux comprendre ce qui provoque les tremblements de terre permet de mieux s’en protéger et de les envisager avec moins de craintes : « La crainte d’une catastrophe est souvent plus douloureuse que sa révélation, car, ou le mal certain est irrémédiable, ou, s’il est connu à temps, il peut être réparé »4.
Les différents espaces sont tous voués à expliquer le séisme : un espace éducatif sur la science des tremblements de terre, les bâtiments du collège sinistré visitables, une salle vidéo qui permet de vivre une simulation de séisme, un espace qui indique les précautions à prendre pour prévenir les catastrophes et un espace dédié aux témoignages sur la reconstruction. Comme une photographie, ce musée préserve le souvenir du passé et cherche à en tirer des solutions pour être mieux préparé·es à faire face, quand cela se reproduira dans le futur.
PRÉCÉDER LA CATASTROPHE
L’île de Taïwan est une des régions avec le risque sismique le plus fort au monde. Par sa situation géodynamique, l’île est considérée comme un laboratoire naturel d’exception aux yeux des experts géologues5. Hormis la vocation mémoriale et éducative du site, les caractéristiques propres à la faille de Chelungpu en font un lieu de recherche scientifique idéal, où il est aisé de creuser, de mesurer et de surveiller l’activité des plaques tectoniques. S’il est encore impossible de prédire à coups sûrs les tremblements de terre, l’avancement continu des systèmes d’alerte permet de gagner toujours un peu plus de temps pour repérer l’épicentre lors d’un séisme. Même une différence de quelques dizaines de secondes peut contribuer à réduire le nombre de victimes. Les données et les preuves scientifiques trouvées sur place ont contribué au développement des connaissances sismologiques au niveau mondial et ont conduit à l’amélioration des normes de construction parasismique. Les règlementations évoluent constamment en apprenant de l’expérience de chaque séisme. Un vieux dicton populaire taïwanais dit : « les tremblements de terre ne tuent pas, ce sont les architectures qui tuent »6. La catastrophe de 921 a détruit 10 000 bâtiments, et fut le point de départ de progrès importants dans le domaine de la construction parasismique. On peut réellement parler d’une révolution technique, appliquée à tous les bâtiments construits après 921. En parallèle, un combat aussi technique qu’administratif est mené pour pouvoir intervenir et renforcer les bâtiments privés datant d’avant 9217.
Les ondes sismiques se propagent à travers un bâtiment à partir de sa fondation. Pour éviter que la structure ne casse, il y a trois approches différentes : soit renforcer l’ossature pour maintenir le bâtiment fermement en place, soit rendre souples les jointures du bâtiment depuis sa fondation pour amortir les secousses, soit isoler la superstructure de sa fondation, qui comprend des éléments à même de contrecarrer les ondes sismiques8.
Définir la résistance d’un bâtiment va au-delà des simples techniques constructives, le facteur géologique et géographique est primordial. Le gouvernement taïwanais a redéfini les zones sismiques par comté et par ville, sur la base des nouvelles données découvertes à la suite de 921. En 2005, les zones ont été transformées en micro-zones plus petites, avec des normes différentes pour chaque canton9. Plus la faille est proche, plus l’impact risque d’être important, et plus la norme de résistance sismique est élevée.
Ce qui est un peu surprenant avec ce projet, c’est que, bien qu’il s’agisse d’un espace mémorial, il n’y a pas de témoignages, ni même de mention des victimes du séisme. Ce lieu a d’ailleurs été choisi notamment parce qu’il n’y a pas eu de victimes ; le tremblement de terre ayant eu lieu la nuit, l’école était vide. Cette dimension mémorielle du lieu ne s’exprime qu’à travers le projet architectural, qui a su mettre en scène les mutations subites du paysage. Comme figés par une photographie, les bâtiments sinistrés sont à jamais tels que le séisme les a laissés, leur état ne s’améliorera pas plus qu’il ne se dégradera ★
- Extrait du film La famille Asada, réalisé par Ryôta Nakano, sorti en France le 25 janvier 2023. ↩︎
- Voir l’article Suturer les blessures de la terre, publié le 01/02/2007 sur Taïwan Info. https://taiwaninfo.nat.gov.tw/ print.php?unit=63&post=65590. ↩︎
- D’après le site twreporter. https://www.twreporter.org/a/ bookreview-earthquake-mapping-an-invisible-taiwan. ↩︎
- Shakespare, William. Circa 1611. Cymbeline (The Tragedy of Cymbeline, King of Britain). ↩︎
- Voir l’article Un laboratoire naturel d’exception, publié le 01/04/2010 sur Taïwan Info. https://taiwaninfo.nat.gov.tw/ news.php?unit=69&post=67247. ↩︎
- Voir le site https://pansci.asia/archives/173878#:~:text= 在地震界有句,高,需求也更迫切%E3%80%82. ↩︎
- Voir le site https://ourisland.pts.org.tw/content/5203. ↩︎
- Voir le site http://finance.people.com.cn/BIG5/n/2013/ 0125/c348883-20324418.html. ↩︎
- Voir le site https://ourisland.pts.org.tw/content/5228. ↩︎

