Pamandzi, Mayotte, 5 janvier 2025. Photographie © Nicola Delon
Vue satellite de Mayotte, 15 décembre 2024. Photomontage © Nicola Delon
Chantier de construction du gymnase de Kaweni, 7 janvier 2025. Photographie © Nicola Delon
État de la forêt du Mont Combani, 23 janvier 2025. Photographie © Nicola Delon
Pamandzi, 11 janvier 2025. Photographie © Nicola Delon
Projet abandonné d’hébergement d’urgence dans le chantier du gymnase de Kawen. Photographie © Nicola Delon

LES YEUX DU CYCLONE

Nicola Delon est architecte et cofondateur d’Encore Heureux. Depuis 2019, son agence travaille à la réalisation du lycée des métiers du bâtiment à Longoni, à Mayotte. L’occasion de développer une vision sensible et documentée des destructions causées par le cyclone Chido qui a balayé l’île en 2024, et dont certaines apparaissent, un an après, comme irrémédiables (★★★)

ÉCOLOGIE DE LA CATASTROPHE À PARTIR DU CYCLONE CHIDO À MAYOTTE

Contexte

En 2018, le rectorat de Mayotte publie un appel d’offre pour un concours d’architecture dont l’objet est la conception d’un lycée des métiers du bâtiment à Longoni, sur la commune de Koungou, à Mayotte. La particularité de cette consultation est son ambition environnementale affichée, tant d’un point de vue des matériaux à utiliser que des principes de conception bioclimatique à mettre en œuvre. Chez Encore Heureux, nous n’avons pas de volonté particulière à nous engager dans des projets hors de l’hexagone, et c’est suite à une proposition d’association avec Nicolas Peyrebonne, architecte fondateur de l’agence réunionnaise CO-Architectes, que nous décidons de répondre. À notre grande surprise, nous sommes retenus pour le concours avec trois autres équipes expérimentées1. À notre plus grande surprise encore, nous sommes déclaré·es lauréat·es du concours. Nous avions posé comme condition la mise en place d’une permanence architecturale, et c’est ce que nous faisons en janvier 2019 avec l’installation dans le village de Longoni de Lola Paprocki et Camille AbdourazakAugustin, deux très jeunes architectes. Elles ont pour mission d’accompagner la conception et surtout d’explorer les conditions permettant de relancer une filière de construction en brique de terre compressée (BTC) pour le futur lycée, filière qui profiterait ensuite à l’ensemble du territoire. Nous ne mesurons pas vraiment à ce moment-là la difficulté à réaliser ce lycée de plus de 22.000 m 2 situé à 8.000 kilomètres de notre agence. Nous sommes loin d’imaginer que 10 ans seront nécessaires pour y parvenir, et que ce projet nous projetterait aussi intensément sur cet îlot minuscule qui émerge au milieu du canal du Mozambique.

Ce préalable est nécessaire pour situer le texte qui suit et comprendre les raisons de ce lien particulier à Mayotte. Les questions que soulèvent une présence française à cet endroit du globe et plus largement le sujet des outre-mers ne peuvent être éludées. Pour la particularité mahoraise, je renvoie à l’excellent ouvrage de Rémi Carayol2, Mayotte, département colonie, qui retrace l’histoire chahutée et controversée d’un territoire devenu à ce jour le 101 e département français.

Outre son emplacement et son histoire, les particularités de Mayotte sont nombreuses : sa taille d’abord, 374 km 2 soit l’équivalent de trois fois la surface de Paris, pour une population de 350.000  habitant·es soit la population de la Corse ; son relief volcanique ensuite, qui impose un urbanisme côtier et concentre les infrastructures. Son insularité enfin, qui produit une dépendance quasi totale aux importations – qu’il s’agisse des biens de consommation, des matériaux de construction, de l’énergie, de la nourriture et même de l’eau potable. À ces contraintes matérielles s’ajoutent des problématiques d’inégalité et d’exclusions sociales, notamment des 120.000 Comorien·nes en provenance des îles de l’archipel voisin. Crise de l’eau, crise sanitaire (dengue, chikungunya, choléra…), crise du logement, crise foncière, crise démocratique, crise écologique (blanchissement des coraux, biodiversité, pollutions…). La notion de polycrise, chère au philosophe Edgar Morin3, nous renseigne sur les interconnexions entre les crises et encourage à une approche systémique et complexe. Force est de constater que Mayotte navigue pleinement dans cette complexité.

Chido

C’est dans ce contexte de fragilité que le cyclone tropical Chido va traverser l’île d’est en ouest le samedi 14 décembre 2024. Avec des rafales de vents allant à plus de 220 km/h, il est, de loin, le cyclone le plus puissant à toucher Mayotte depuis un siècle. On considère officiellement que le bilan humain s’établit à 40 décès et 40  disparitions, auxquels s’ajoutent des milliers de blessé·es. Selon les spécialistes, ce bilan aurait pu être bien plus élevé si le cyclone n’avait pas frappé de jour et à marée basse. Les dégâts, eux, sont considérables.

Le 3 janvier, je réussis à prendre le premier vol commercial depuis La Réunion et découvre l’ampleur des destructions, soit 20 jours après le passage du cyclone (J+20). Le comptage en J+ est une habitude pour se repérer suite à une catastrophe. Compter chaque jour qui passe permet de mesurer le temps, en combinant un effet d’éloignement du traumatisme, avec un effet incrémental, à même de donner de l’espoir sur l’amélioration de la situation. Chacun des « +1 » étant censé nous rapprocher d’un retour à la normale, pourtant aussi illusoire qu’inatteignable.

Je ne pensais pas être autant affecté par ce que je découvrais. Rien ne peut nous préparer à cela, et certainement que l’œil de l’architecte est plus entraîné à imaginer ce qui va se construire qu’à constater ce qui est détruit. Ce sentiment était renforcé par la conscience de la difficulté à construire ici. Une complexité matérielle, méthodologique, administrative et économique qui venait se superposer simultanément à un paysage de désolation.

Destructions invisibles

La destruction partielle ou totale des bâtiments était la plus évidente, la plus attendue et la plus visible. Mais quatre autres types de destructions me sont ensuite apparues : celle des infrastructures d’abord, souvent invisibles ou déconsidérées et dont nous sommes pourtant si dépendant·es. Les réseaux d’eau, d’électricité, d’Internet, les routes, les barges permettant de relier les deux îles : la quasi-totalité de ces réseaux ont été impactés, et, plus de 12 mois après Chido, la situation n’est toujours pas revenue à la normale concernant l’eau ou l’électricité. Un autre type de destructions est celle des écosystèmes terrestres.

La violence des vents a abattu des millions d’arbres. Sur le mont Combani, au centre de l’île, on estime que 70% de la forêt a été impactée. Partout, des arbres déracinés révèlent de nouveaux panoramas, d’autres perspectives et points de vue. Les arbres qui ne sont pas au sol ont perdu leur feuillage, comme si un gigantesque blast avait tout emporté. Dans les premiers échanges avec les architectes de l’agence, Lola Paprocki et Bérénice Prévost, qui ont vécu le cyclone et ont toutes les deux perdu le toit de leur maison, la disparition de l’ombre revient comme un élément très marquant. Était-il pensable que l’ombre disparaisse ? Le lagon n’est pas en reste quant aux dégâts constatés : les premières plongées font état par endroits d’une disparition totale des coraux, emportés par des courants hors du commun. La roche est à vif comme si elle avait été poncée.

Enfin, moins visible à première vue, mais tout aussi inquiétant, se dessine un traumatisme psychique pour toutes celles et ceux qui ont vécu les huit heures qu’a duré le cyclone. La peur, l’inconnu, les scènes de désolation, la crainte d’avoir perdu des proches, tous ces mots reviennent en boucle dans les récits détaillés de chacun·e. La particularité de ces troubles du stress post-traumatique (TSPT) est qu’ils s’appliquent à la totalité de la population. Du préfet qui a vu le toit de la cellule de crise s’envoler et a dû se réfugier dans les toilettes de la préfecture, aux habitant·es des quartiers informels qui ont tout perdu en quelques secondes, personne n’a été épargné. Cette atteinte psychique est invisible et n’a certainement pas été prise en compte comme elle aurait pu l’être dans les semaines qui ont suivi.

C’est en combinant ces cinq types de destructions que l’on peut prendre la mesure de ce qui a eu lieu, et de la tâche immense qui fait face aux Mahorais·es. La catastrophe naturelle – on peut questionner le terme naturel quand on connaît l’influence du changement climatique sur les saisons cycloniques – apparaît comme un révélateur matériel et social. La catastrophe met à nu les fragilités, les inégalités, les défaillances et les incompétences à tous les étages de la société et dans les trois temporalités de la catastrophe que sont l’avant (l’impréparation), le pendant (la gestion de crise) et l’après (la désorganisation). Ce que le cyclone permet de voir est saisissant, et ce n’est pas tant son œil qui nous intéresse ici que les yeux qu’il nous offre pour mieux comprendre les structures sociales et les habitats humains qu’il vient de balayer simultanément.

Ces nouveaux yeux découvrent ainsi l’étendue des quartiers informels ou bidonvilles constitués de bangas. Ce mot signifiait traditionnellement une petite maison d’une seule pièce où vivaient les jeunes garçons venant de quitter leur famille. De manière abusive, il est aujourd’hui employé pour désigner les habitats précaires en tôle. Les quartiers de bangas ont été soufflés par Chido. Ils furent les premiers à être reconstruits. Par nécessité d’abord, car leurs habitant·es n’avaient nulle part où aller; par disponibilité des matériaux ensuite, car il s’agissait de réemployer ce qui avait été dispersé ; grâce aux savoir-faire enfin, car, par définition, l’habitat informel est autoconstruit. Dès J+1, les quartiers de Kawéni à Mamoudzou ou de l’Abattoir à Petite Terre ont résonné des sons ininterrompus des marteaux sur les tôles. En quelques jours, là ou il n’y avait plus rien, des habitats de fortune réapparaissaient. Les habitats les plus fragiles étaient donc, de manière paradoxale, les premiers à être remis sur pied. Les plus légers étaient devenus les plus rapidement réparables.

Solidarité et électricité

Ailleurs, pour les constructions plus lourdes, la première action fut celle des diagnostics. Connaître d’abord l’étendue des dégâts, mesurer la catastrophe, compiler des données qualitatives et quantitatives. C’est à cette mission que s’est attelé un groupe informel de jeunes architectes présent·es sur l’île. Avec le soutien de la ville de Mamoudzou, des équipes ont arpenté pendant plusieurs semaines les bâtiments publics, les écoles, les habitations pour cartographier leur état. D’aucun·es parlent d’un élan de solidarité très fort pour mener ces actions, rencontrer les habitant.es, réconforter en renseignant, faire l’état des lieux et en même temps passer à l’action pour tenir le coup. Cet engagement collectif, tout aussi important et puissant qu’il soit, est souvent de courte durée, car, rapidement, les enjeux personnels et professionnels viennent éteindre ce feu sacré. Dans ce cas précis, il semble que la fin de la mobilisation collective coïncide avec le retour de l’électricité autour de J+15.

Les jours passent, et, à J+30, le comptage en jour s’estompe peu à peu. Après avoir repris ses esprits, il s’agit de relancer la machine mais sans mode d’emploi ni gouvernance claire de qui fait quoi. Les bonnes intentions des premières semaines et l’élan de solidarité très grand qu’a suscité la catastrophe viennent percuter la complexité opérationnelle et l’absence de vision collective, tant des acteur·ices du secteur public que de la société civile.

Les effets d’annonce, même au plus haut sommet de l’État, sont contredits par une réalité matérielle qui ne suit pas. L’unique port de Longoni est incapable d’acheminer les containers pourtant pleins à à ras bords de matériels et de vivres. Le système d’identification des containers est hors service, chaque ouverture ressemble à celle d’une pochette surprise alors que partout dans l’île, l’eau potable et les vivres manquent. Les failles logistiques sont vertigineuses. Si on considère que toute l’île est en stress post-traumatique, on peut nuancer ces défaillances, mais l’impréparation est plus profonde que cela et là encore, la situation lève le voile sur des dysfonctionnements structurels ou historiques.

Ce moment de grande fragilité collective est aussi un moment stratégique pour certain·es. C’est la « stratégie du choc » que détaille Naomi Klein dans son ouvrage de référence4. La journaliste et essayiste canadienne explore le lien entre les situations post-catastrophe et des décisions néolibérales radicales ou impopulaires que le contexte permet de faire accepter à une population affaiblie. L’exemple de l’arrêté pris par le préfet le 4 janvier 2025 pour restreindre la vente de tôles bac acier aux seul·es particulier·es présentant un justificatif d’identité et de domicile en est symptomatique. La volonté affichée était d’empêcher la reconstructions des bangas, l’effet a été l’explosion du marché noir et l’envolée du prix des tôles pour l’ensemble des Mahorais·es.

L’état exceptionnel de la situation n’est pas non plus gage de solidarité. Plus de 600 réfugié·es en provenance de la région des grands lacs d’Afrique de l’ouest et de Somalie avaient trouvé refuge dans le lycée Bamana de Mamoudzou. Quand il a fallu libérer l’établissement pour accueillir les élèves, la préfecture a réquisitionné l’un de nos chantiers, la construction d’un gymnase. Elle nous a aussi réquisitionné pour concevoir la transformation du chantier en un centre d’hébergement d’urgence. En une dizaine de jours, des tentes, sanitaires, réseaux divers ont été installés, tout était prêt pour accueillir les plus fragiles. Mais une très vive opposition des habitant·es du quartier, hostiles à l’arrivée de réfugié·es, est allée jusqu’à menacer de brûler le bâtiment avec leurs futur·es occupant·es. Devant ce risque, le préfet à décidé d’annuler l’opération le matin prévu pour l’installation. Sans autre alternative, les réfugié·es, hommes, femmes et enfants, ont été dispersé·es dans la nature par la force publique et la pression populaire.

En mode dégradé

Nous pourrions multiplier les exemples, mais retenons surtout l’imbrication des urgences et l’impréparation collective qui empêche la clarification des priorités et l’explicitation des choix qui sont faits. Ni le fond ni la forme des réponses ne sont au rendez-vous. Une expression fait alors son apparition pour masquer les défaillances et les incompétences : « en mode dégradé ». Cette expression est utilisée à tout bout de champ pour expliquer une coupure d’eau, un retard de paiement, de livraison… Ces trois mots cachent un découragement, une résignation, parfois une colère. Cela prépare aussi les esprits au fait qu’il n’y aura pas de retour à la normale et qu’il faudra s’habituer à une situation dégradée ainsi qu’à une ribambelle de promesses non tenues.

Réparer plutôt que reconstruire

Suite à une destruction de cette ampleur, vouloir tout reconstruire est illusoire . La forêt comme la barrière de corail ne se reconstruisent pas : elles se replantent et se préservent. Peut-être conviendrait-il d’abord d’essayer de réparer, de consolider, de ravauder comme le dit Bruno Latour5. On peut toujours réparer ce qui peut l’être, les institutions, les bâtiments, leurs habitant·es parfois. Réparer, c’est plus complexe, plus technique, plus lent, mais aussi plus frugal, souvent plus logique et toujours plus attentionné.

S’il faut construire à nouveau, alors construisons mieux, différemment, plus solide et plus solidaire. Car il est fort probable que d’autres cyclones s’invitent à nouveau sur le territoire. C’est tout le défi de construire aujourd’hui, et celui de l’architecture du 21e siècle en général, car à Mayotte ou ailleurs, il convient d’agir à la fois sur les causes du changement global6 – réduire les émissions, l’extraction, les consommations, préserver la biodiversité – mais aussi anticiper les conséquences de ce changement à l’œuvre et chercher à s’en protéger et à s’y adapter. Considérant par ailleurs l’injustice que ce sont les plus fragiles qui sont les plus impacté·es alors que ce sont celles et ceux qui participent le moins au dérèglement climatique.

Il n’est pas d’une île comme d’une cathédrale. Une île est vivante, changeante au fil des saisons et de la vie des ses habitant·es. Il ne s’agirait donc pas de reconstruire Mayotte mais plutôt de la réparer. De porter attention à ce qu’elle est, à ses ressources cachées qui peuvent compenser sa fragilité matérielle et naturelle. C’est accepter de combiner des actions rapides et une vision du temps long. C’est choisir la coopération plutôt que la compétition et toujours préférer aux intérêts particuliers l’intérêt général. C’est à ces conditions qu’il sera possible de continuer à habiter cet îlot unique, tout comme il sera possible de continuer à habiter partout ailleurs mille autres îlots ★

  1.  Baumschlager Eberle, Atelier du Pont et AIA + Joly & Loiret. ↩︎
  2.  Carayol Rémi. 2024. Mayotte, département colonie, La Fabrique éditions. ↩︎
  3. Morin, Edgar et Kern, Anne-Brigitte. 1993. Terre-Patrie, Paris, Éditions du Seuil, 1993 ↩︎
  4. Klein, Naomi. 2013. La stratégie du choc : la montée d’un capitalisme du désastre, Actes Sud. ↩︎
  5. Latour, Bruno. 2021. Où suis-je ? Leçons du confinement à l’usage des terrestres, La Découverte. ↩︎
  6. Le changement global désigne l’ensemble des transformations rapides et d’ampleur planétaire, faisant plus spécifiquement référence aux effets des activités anthropiques sur l’environnement. Ces modifications touchent à la fois le climat, les écosystèmes naturels et les sociétés humaines. ↩︎
Pamandzi, Mayotte, 5 janvier 2025. Photographie © Nicola Delon
Vue satellite de Mayotte, 15 décembre 2024. Photomontage © Nicola Delon
Chantier de construction du gymnase de Kaweni, 7 janvier 2025. Photographie © Nicola Delon
État de la forêt du Mont Combani, 23 janvier 2025. Photographie © Nicola Delon
Pamandzi, 11 janvier 2025. Photographie © Nicola Delon
Projet abandonné d’hébergement d’urgence dans le chantier du gymnase de Kawen. Photographie © Nicola Delon

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