Éric Daniel-Lacombe est architecte, docteur en urbanisme, titulaire d’une Habilitation à Diriger des Recherches en géographie et professeur à l’école nationale supérieure d’architecture de Paris-La Villette. Au sein de l’agence EDL qu’il dirige, il cherche à rendre habitables des lieux frappés par des inondations et d’autres catastrophes attisées par le changement du climat, en se plaçant à l’écoute des habitant·es et de la nature, ainsi que de tous·tes les acteur·ices de ses projets (★★★)
« J’ai rencontré Éric Daniel-Lacombe pour la première fois en 2012, lorsqu’il était mon enseignant de projet à l’ENSA Paris La Villette. À cette époque déjà, il proposait de travailler sur les risques naturels. Dans cet atelier, certain·es étudiant·es s’intéressaient aux inondations des îles de la Seine, d’autres aux ouragans en Nouvelle-Calédonie ou encore aux feux de forêt en Californie. Revenir aujourd’hui sur cet enseignement est frappant : en 2012, peu de studios de projet abordaient ces questions. Cela témoigne de l’intuition et de l’engagement précoce d’Éric Daniel-Lacombe face aux enjeux environnementaux contemporains. Architecte DPLG (1985), titulaire d’un DEA (1996), d’un doctorat en urbanisme (2006) et d’une Habilitation à Diriger des Recherches en géographie (ENS de Lyon, 2020), il est aujourd’hui professeur et titulaire de la chaire « Nouvelles urbanités face aux risques naturels : des abris ouverts » à l’ENSA Paris-La Villette. Depuis plusieurs décennies, il développe une réflexion architecturale attentive aux dynamiques du vivant et aux transformations des milieux. Son enseignement s’appuie sur des références majeures, telles que celle du plasticien et paysagiste Bernard Lassus et sa théorie de l’« ambiance » et du « paysage démocratique », ou encore Design with Nature (1969) du paysagiste britannique Ian L. McHarg, qui propose de concevoir l’architecture non pas contre la nature mais avec elle. Cette approche irrigue l’ensemble du travail d’Éric Daniel-Lacombe et se retrouve notamment dans son rôle de co-commissaire de la Biennale d’architecture de Venise 2024, placée sous le thème Living With…, sous-entendu : vivre avec la nature, vivre avec le risque. Son ouvrage récent, Vers une architecture pour la santé du vivant (Presses universitaires de Montréal, 2023), prolonge cette réflexion en défendant l’idée d’un nouvel humanisme fondé sur une solidarité entre humains et non-humains.
Le projet présenté dans ce numéro, consacré à la reconstruction du lotissement de la Mério à Saint-Martin-Vésubie après les inondations de la Vésubie, s’inscrit dans cette démarche. Il illustre une méthode de travail fondée sur l’enquête, le dialogue avec les habitant·es et les acteur·ices locaux·les, et une attention particulière aux dynamiques naturelles. L’architecture y apparaît non plus comme une réponse autonome, mais comme un outil au service des territoires, du vivant et de l’intérêt collectif et présente un processus de projet participatif qui permet de concevoir en prenant en compte les habitant·es humain·es et non-humain·es. À travers ce travail, Éric Daniel-Lacombe contribue à transformer la discipline architecturale, en faisant des risques naturels non pas des contraintes, mais de véritables partenaires de projet. »
Milena Charbit
LA TENTATION D’INTERVENTIONS RADICALES : « REFAIRE À L’IDENTIQUE », OU « NE RIEN FAIRE », DEUX IMPASSES JUSQU’À L’ABSURDE
À Saint-Martin-Vésubie (Alpes-Maritimes), le village le plus haut de la vallée, les pentes des deux rivières, la Boréon et la Madone, sont très fortes en amont de leur confluence. Lors de la tempête Alex, en octobre 2020, les flots sont descendus très vite des cimes transportant des rochers et emportant tout. De nombreuses maisons (161 au total) de Saint-Martin-Vésubie et leurs terrains ont été emportés par les rivières.
Nous avons réalisé une démarche d’évaluation-inventive d’octobre 2021 à avril 2022 (80 jours étalés sur 7 mois)1. Ceci a permis d’engager une démarche d’élaboration maïeutique avec les élu·es et les services de l’État appuyée sur des ateliers « créatifs » visant à imaginer de premières interventions d’aménagement situées, dans la perspective d’une évolution d’ensemble du territoire communal. En amont du temps de travail consacré à chaque village, les deux hydrauliens et moi-même avons examiné les conditions dans lesquelles la tempête avait affecté chaque lieu, ainsi que les effets que des circonstances météorologiques analogues pourraient avoir à la suite des travaux de reconstruction des lits de la Vésubie et de la Roya, actuellement en cours d’achèvement. Une compréhension qualitative de ces phénomènes est en effet indispensable en préalable à tout projet d’aménagement des berges. Mais, pour préparer l’avenir, il faut aussi comprendre l’histoire. Je m’en suis tenu à l’histoire récente en retraçant l’évolution urbaine de chaque village de 1920 à 2020, complétée par une autre série de dessins dessinée de ces enquêtes montre dans la plupart des villages une évolution du bâti se rapprochant des cours d’eau. Cette évolution exprime des transformations de l’économie et une évolution des rapports entre les habitant·es. La rivière semble portée par des transformations des rapports entre les populations du littoral et celles de la montagne. Il nous faudra évidemment juger si elles sont susceptibles de se poursuivre dans les cinquante ans à venir.
L’aménagement des protections mises en œuvre entre 2021 et 2025 par la Smiage (Syndicat mixte pour les inondations, l’aménagement et la gestion de l’eau maralpin) et l’élargissement du lit de la rivière sur une largeur d’environ 60 à 100 mètres ont interdit définitivement la reconstruction « à l’identique » souhaitée par les sinistré·es. Le nouveau lit de la rivière prenait alors place sur les traces des maisons et jardins emportés. Évidemment, certain·es auraient préféré une intervention plus radicale, celle de tenir la rivière serrée entre des digues et pouvoir ainsi retrouver les terrains initiaux des maisons perdues. Le passage d’une autre tempête, Aline, en 2023, aurait alors montré que ce chemin d’une intervention radicale était vain. D’autres pertes humaines et matérielles auraient été à déplorer si les maisons avaient été reconstruites à l’identique. Le passage de la deuxième tempête a même montré que l’absence des arbres, qui avaient été emportés par Alex, avait contribué à une réduction de vulnérabilité. Après ces deux tempêtes, certain·es ont même imaginé que « ne rien faire » serait une possibilité et qu’il suffisait de laisser faire la nature.
Faute de pouvoir reconstruire ces 161 maisons, les élu·es, un peu désemparé·es, ont cherché les terrains encore disponibles au cœur du village, à l’abri des rivières. Ils en ont trouvé un seul, d’une capacité de 50 logements. Cela ne suffisait pas pour absorber la transformation urbaine générée par la tempête. Il fallait donc trouver de nouveaux sites, en s’éloignant du centre, et en se rapprochant soit de la rivière, soit des montagnes. Cependant, hors des limites du village historique, les sites se retrouvent face aux aléas naturels : en bas, la largeur nécessaire à la divagation de la rivière, en haut, les chutes de rochers et la transformation des sols. De plus, en s’éloignant du village, on se place dans le cadre de la protection des paysages. Après plusieurs rencontres, avec le préfet et le maire, nous avons forgé une conviction commune : il était possible de « vivre avec » les rivières. Néanmoins, pour faire comprendre la nécessité lorsqu’il s’agit d’assurer la sécurité à long terme d’établissements humains dans une période d’aggravation des météores, de substituer une logique d’intervention minimale à la logique d’intervention radicale, il nous faut repenser les rapports entre la nature et la technique.
CONDUIRE UNE « INTERVENTION MINIMALE » POUR IMAGINER LES HAMEAUX DE LA MÉRIO
L’intervention minimale vise à pratiquer une opération qui rend sensible la complexité écologique, humaine et historique d’un lieu. Même très légère, infime, « minimale », elle peut faire émerger quelques paysages de ce qui n’était qu’une succession hétérogène d’objets ou remettre en cause la lecture habituelle d’un lieu.
Bernard Lassus
Les maisons près de la rivière sont perdues et ne sont probablement pas reconstructibles. Les terrains près de la montagne sont souvent sous l’emprise de la « loi montagne », et donc non constructibles. Ceux qui sont loin du village sont classés en « discontinuité urbaine » et par définition interdits à toute future urbanisation. Les terrains agricoles sont entretenus par les éleveur·ses ou les agriculteur·ices qui sont soumis·es à la réglementation des aides assujetties à l’étendue de leur propriété. Ils sont donc peu favorables à un échange foncier permettant de relocaliser des fractions d’habitat ou d’activités ensevelies par la tempête. Les zones qui étaient dévolues à des activités économiques, souvent placées près de la rivière, sont partiellement détruites, ce qui risque de mettre en cause le nombre d’emplois disponible dans la commune concernée. Les stationnements de véhicules en limite des villages ont disparu et les aires de sport au bord de l’eau sont toutes quasiment détruites. Bien qu’elles soient situées dans le nouveau lit de la rivière, c’est-à-dire submersibles, les élu·es ont toutes et tous l’espoir de les rétablir à leur ancien emplacement. Une première réunion de deux heures met en évidence un manque cruel de foncier constructible et la demande des élu·es de reconstruction à l’identique des biens perdus dans des zones inondables. Précisément, à Saint-Martin-Vésubie : 50 maisons individuelles et 30 logements collectifs, plus les aires de sports dont un immense terrain de football, 200 places de stationnement et des jardins familiaux.
À Saint-Martin-Vésubie, la disparition des 161 maisons faisait l’objet de demandes pressantes des habitant·es et du maire. Iels souhaitaient qu’elles soient reconstruites aux abords de la route de Nice, vers les stations de ski qui avait été rétablies par priorité le long de la rive droite du Boréon. Cette demande se heurtait à une objection majeure : ces maisons étant séparées de l’urbanisation continue du village par le Boréon, elle tombait sous le coup d’une interdiction de mitage du paysage de montagne.
Afin de préparer la seconde rencontre, j’ai élaboré une alternative comprenant deux versions plausibles : la première aligne les maisons le long de la route basse tout en les insérant dans le profil de la montagne. Elle fait face à un quartier encore moins dense de Saint-Martin Vésubie sur la rive gauche du Boréon. La proximité de la route nouvellement rétablie constitue un inconvénient autant qu’un avantage. En effet, les jours de forte circulation sur cette route de desserte des stations de ski sont autant de périodes de risque d’accident pour les automobilistes et les habitant·es, même si elles offrent un accès existant pour les voiries et réseaux divers.
La deuxième version cherche à pallier cet inconvénient en répartissant les maisons autour d’une voirie secondaire à mi-côte tout en maintenant l’inscription de chaque maison dans la pente. Cette forme urbaine établit un fort contraste entre la rivière, les maisons alignées le long d’une rue et la montagne au-dessus. Ces dessins ont été soumis aux services de l’État afin de connaître leurs objections avant la séance de travail avec le maire. Le premier dessin a mobilisé l’essentiel des critiques des architectes et paysagistes conseils ; le second a subi une critique du service d’aménagement de l’État. Il était reproché à cette proposition de rompre avec la continuité de l’urbanisation du village existant et donc de remettre en cause la protection de la montagne. Signe de l’agacement du service, la critique débordait du propos, exigeant en substance « puisque vous construisez cette rive droite, jurez nous que vous ne toucherez plus rien rive gauche. » J’ai donc présenté ces dessins au groupe réuni à la mairie en faisant part à la fois de ce qui faisait l’intérêt de chacun et des critiques de fond qu’ils avaient soulevés. Le projet plaisait à la commune en dépit des objections des services de l’État.
L’argument de la discontinuité urbaine, au lendemain d’une inondation qui a détruit l’une des rives, semble très fort. La présentation d’un ouvrage du CNRS sur les villes et rivières de France commence en ces termes : « Source, artère, exutoire, la rivière reste indissociable de la vie des villes. Depuis l’origine du “phénomène” urbain, villes et rivières entretiennent un lien organique puissant, vital, mais aussi ambivalent et marqué par les ruptures, les inondations, les catastrophes. Les rivières font et défont les villes qui, à leur tour, les façonnent, les recréent et les canalisent.2 » Parmi les 29 villes citées, Angers (la Loire), Caen (l’Orne), Grenoble (l’Isère et le Drac), Lyon (le Rhône et la Saône), Paris (la Seine), Toulouse (la Garonne), Tours (la Loire et le Cher) sont traversées par de larges rivières qui n’entament pas l’unité vécue de la ville. Plus proche des vallées de la Vésubie et de la Roya, on pense évidemment à Nice, installée sur les deux rives du Paillon. Toutefois, les arguments du service témoignaient d’un souci manifeste pour la protection de la montagne et, passant sur mon agacement, il m’a semblé nécessaire de le faire entendre par la commune et proposer un projet qui réponde honnêtement sur le fond. Ceci m’a amené à présenter de nouveaux dessins pour la troisième réunion.
La troisième version, l’intervention minimale des hameaux montre une forme d’urbanisation intermédiaire entre le tissu urbain de Saint-Martin-Vésubie et celle d’un hameau de montagne. Elle suggère la possibilité de concevoir trois hameaux distincts, chacun formé autour d’une placette, et séparés par des pentes de montagne descendant jusqu’à la rivière, tout en créant un groupement urbain clairement identifiable par sa densité avec le tissu urbain de la rive gauche du Boréon. On pourrait craindre que ces hameaux n’amorcent une urbanisation de la rive droite de la rivière, mais la géographie l’interdit. En effet, ils sont situés entre deux affluents du Boréon, source de risques d’inondation qui ne semblent pas avoir été suffisamment pris en compte. Ces trois objets urbains formeront donc une unité, se détachant sur le fond continu de la pente de montagne3. Ainsi s’affirmera visuellement une double identité : celle de l’urbanisation, et celle de la pente, de part et d’autre du Boréon. Elle vient donc renforcer l’image de Saint-Martin-Vésubie comme village de montagne, en même temps qu’elle souligne la différence entre la montagne et l’urbain, entre le fond et la forme. Les protections des rives du Boréon ont été conçues sans égard pour les risques d’inondation (et de transport solide) par les deux affluents qui encadrent ce futur ensemble. Le dessin inclut des espaces d’épandage à l’embouchure des deux affluents et le resserrement des trois hameaux qui en résulte.
L’évolution des croquis réalisés en séance, suivie de la production de propositions dessinées posant plus clairement les problèmes ont permis aux acteurs de ces itérations de concevoir une reconstruction adaptée aux attentes des sinistré·es et aux circonstances climatiques, sans contredire les règles d’urbanisation en place et en intégrant de nombreux agent·es de l’État dans des discussions dépassionnées. Chaque dessin déplace ainsi le débat à chaque itération, en intégrant des remarques émanant d’un cercle large d’intervenant·es. Il faut noter la réflexion sur le droit à une ouverture à l’urbanisation dont témoigne ce débat-ci à propos d’une situation concrète et sans aucune prétention à l’élaboration de nouvelles normes.
L’exigence d’une continuité urbaine pour éviter l’effet de mitage du paysage de montagne n’a jamais été remise en cause. Mais les discussions autour des propositions ont montré combien il fallait réfléchir la continuité urbaine en montagne, non pas en référence à la promenade des Anglais, mais eu égard aux perceptions visuelles des agglomérations d’habitat en montagne. Il est manifeste qu’une rivière, surtout dans des vallées exposées à de fortes inondations, peut être divisée entre rive droite et rive gauche sans que pour autant les habitant·es ne se sentent appartenir à des villages différents, ou que l’unité visuelle du village n’échappe aux visiteur·ses. Tout au contraire, la rivière peut unir visuellement ces rives urbaines et la montagne, pourvu que l’urbanisation rende sensible le jeu des pentes qu’elle organise. Cela montre une autre façon de penser la sanctuarisation du paysage ainsi que la continuité urbaine, en évitant les blocages que suscite l’importation des pratiques normatives de l’urbanisation en plaine.









© Agence Éric Daniel-Lacombe architecte


- Il est important de souligner combien ce travail de diagnostic créatif a pu être conduit sur deux vallées en peu de temps. Les 80 jours de travail ont été répartis de la manière suivante : 16 jours de diagnostic, 28 jours d’évaluation inventive, 12 jours de concertation, 14 jours de propositions, 8 jours de rapport de cas et 2 jours de rapport d’ensemble. ↩︎
- Carcaud, Nathalie, Arnaud-Fassetta, Gilles, Évain, Caroline (dir.). 2019. Villes et rivières de France. CNRS éditions. ↩︎
- Je fais allusion ici à des résultats connus de la théorie de la Gestalt. ↩︎
