(fig. 1) MLAV.LAND. Oil is Life is Sun 01, 02, 03
(fig. 2) MLAV.LAND. Oil is Life is Sun 01
(fig. 3) MLAV.LAND. Oil is Life is Sun 02
(fig. 4) MLAV.LAND. Oil is Life is Sun 03

Sucre noir

Association fondée en 2017 par Maud Lévy et Antoine Vercoutère, le Micro-Laboratoire pour l’Architecture et le Vivant est un territoire de recherches, d’expérimentations, d’investigations et de production architecturale. Par une pratique tentaculaire explorant divers médiums, iels travaillent particulièrement sur des processus de projet et de dé-projet, questionnant nos façons de faire et de penser au cœur des enjeux contemporains et des luttes sociales et écologiques (★★★)

(fig. 1) MLAV.LAND. Oil is Life is Sun 01, 02, 03
(fig. 2) MLAV.LAND. Oil is Life is Sun 01

Aujourd’hui, la consommation mondiale de pétrole est estimée à 100 millions de barils par jour1.

Un baril contient 159 litres de pétrole.

1 litre de pétrole utilisé aujourd’hui a nécessité 25 tonnes de vie marine primitive2.

Pour produire les carburants fossiles que nous consommons en 1 an, il fallut une quantité de matière organique équivalente à l’ensemble de la vie végétale et animale produite sur Terre pendant 400 ans3.

★★★

Nous sommes sous perfusion d’un sucre noir.

Il nous faut notre dose pour tenir au sein d’un monde en suspension. Une peau morte qui se détache de son corps et qui, croyant s’échapper, ne fait que s’éteindre.

On pourrait croire à nouveau en un jeu plus grand que nous, dans lequel nous naviguons entouré·es d’un épais brouillard. Autour et en nous.

Rien ne reste en dehors.

Comme si un équilibre se jouait, car tout mouvement semble mimer celui d’un boomerang. Comme si tout changeait pour finalement ne jamais vraiment se laisser approcher. Nous sommes à la surface, nous pensons marcher droit vers l’horizon et pourtant nous voilà derrière nous, puis à nouveau sur ce point de départ devenu destination. C’est qu’il nous faut creuser.

Plus, plus, plus. Moins, moins, plus.

C’est un jeu bien étrange, où chacun·e pense en connaître la règle et la raison, croit en être l’actant principal, et pourtant ne fait là que nier le plateau monde qui l’entoure, le fait, et constitue l’unique réponse à sa quête aveugle.

Sa langue même doit être tordue, déchirée, étirée afin de briser ses logiques, sa beauté lisse. Elle doit être mise en mouvement pour ne pas se figer. Il nous faut retisser les mots autrement, se méfier de leur perfection. Le sens n’est pas facile à approcher ou beau en apparence. Il vibre, heurte, déchire, apaise. Se laisse entrevoir et aussitôt disparaît.

Nous brûlons nos morts et condamnons nos vivants. Une fumée âcre brûle nos sinus, tapisse nos palais, coule dans nos gorges, entre dans nos viscères et y prend résidence. Double mouvement. Je la libère, elle me hante. Rien ne reste en dehors.

« Si ! Je vous le dis, ceci est un flux continu, splendide, tendu, lisse, d’une énergie infinie, d’une éternelle jeunesse ! » Ne voit-il pas où prennent appui les pieds qui portent sa bouche ? D’une pirouette linguistique, il cache dans sa manche sa dépendance funeste au stock sur lequel il repose.

L’infini n’est pas pour nous.

La concentration est la force des puissants, mais aussi leur faiblesse. Un point sur une ligne. Encerclable. Le cercle se fait barrière, corps révoltés. Il n’est pas l’un sans l’autre. C’est l’émergence d’une confrontation, d’un pouvoir, d’une puissance.

Le sucre noir, c’est une barre de temps concentré, du soleil en poudre. C’est le pouvoir de modifier l’espace-temps d’aujourd’hui grâce aux vies du passé. C’est l’enfant du feu qui, fondant notre humanité, la défait tout autant.

(fig. 3) MLAV.LAND. Oil is Life is Sun 02

« […] Au-delà d’une certaine limite, il faut que l’histoire, la technique, le langage de la projection s’inversent : au lieu de projeter, il faut dé-projeter le monde. Il faut introduire la notion négative de DÉ-PROJET. Le dé-projet c’est le projet conçu à l’envers : au lieu d’augmenter la quantité d’informations et de matière, le dé-projet l’enlève, la réduit, la mimétise, la simplifie, il rationalise les mécanismes enrayés. Le dé-projet est une création décongestionnante, qui n’a pas comme objectif la forme architecturale. »4

★★★

Nous devons renoncer au pouvoir offert par les énergies fossiles pour conserver une puissance, celle de la vie. Comment se sevrer d’une telle substance ? Comment répondre à un tel bouleversement ?

Entré·es dans l’ère de l’anthropocène, du capitalocène, du chtulucène ou bien encore du plantationocène, nous sommes tous·tes plongé·es dans la nécessité de réinventer nos modes de production, et afin d’y parvenir, de trouver les supports théoriques qui nous le permettent.

La notion de dé-projet proposée par Alessandro Mendini en 1976 entre en résonance avec les enjeux actuels que rencontre notre profession d’architecte, mais plus largement toute personne amenée à concevoir un projet.

Nous ne saurions passer à un mode de production écologique sans changer nos modes de vie, de même que nos modes de création et de projection. Reconsidérer les possibilités de faire projet, c’est avant tout dé-projeter le monde. Casser le cadre, briser la coque de ce qui enserre, de ce qui contraint nos modes de pensées et manières de faire. Dé-projeter, c’est briser l’évidence d’une chose qui ne l’est pas, d’une projection qui n’a rien d’immuable et qui doit être remise en question pour permettre de faire autrement et de vivre autre chose. C’est décoller notre représentation du monde pour lui permettre d’emprunter une autre voix/voie.

Concevoir l’avenir de nos projets construits c’est aussi identifier en eux les communs négatifs qu’ils génèreront. Car nous construisons le plus souvent de futures ruines destinées à nourrir nos décharges bien plus que des vestiges archéologiques. Il nous faut penser plus largement à l’artificialisation du monde que nous projetons, et à la part que nous comptons laisser au non-humain.

Nous pensons que le dé-projet peut devenir un concept à même de fournir un contre-imaginaire si nécessaire à la création d’un futur désirable et habitable.

Nous pensons que le dé-projet est une réponse nécessaire face à l’imminente perte de pouvoir fossile. Il est l’occasion d’exprimer une autre puissance de création ★

(fig. 4) MLAV.LAND. Oil is Life is Sun 03
  1. Statistiques issues de l’Agence d’information sur l’énergie (U.S. Energy Information Administration). ↩︎
  2. Mitchell, Timothy. 2011. Carbon Democracy, Political power in the age of oil. Londres : Verso Books. p.14. ↩︎
  3. Ibid. ↩︎
  4. Mendini, Alessandro. 2014. Écrits d’Alessandro Mendini. Paris : Presses du Réel. 1ère parution en 1976 dans Casabella, année XL, n° 410. Février 1976. p.5 [SC 549]. ↩︎
Cet article a été imprimé dans le numéro ci-dessous,
il n’est plus en accès libre