Tours de Pessac. Photographie © Camille Juza
La résidence Ardenne depuis la Meuse, Sedan. Photographie © Camille Juza
La tour Myrtilles et l’entrée du fossé nord-est des anciens remparts. Photographie © Camille Juza
Tours de Pessac. Photographie © Camille Juza
L’écossais de façade des tours de Jean Dubuisson. Photographie © Camille Juza
Les tours Fougères et Myrtilles depuis la rampe des Capucins. Photographie © Camille Juza
La tour Fougères, face à Sedan et au paysage ardennais. Photographie © Camille Juza
Gianni Villa de 51N4E, à l’emplacement d’une future loggia dans la tour 8, juillet 2025. Photographie © Camille Juza
Tours de Pessac. Photographie © Camille Juza
Mike Fritsch, architecte et Roberto Giostra, jury habitant, devant la maquette de l’AUC-UR, octobre 2025. Photographie © Camille Juza
Présentation des diagnostics de 51N4E au jury habitant au pied de la tour 8, avril 2025. Photographie © Camille Juza

TOURS DE FRANCE

Camille Juza réalise des films et produit des documentaires radio. Son travail interroge les lieux dans lesquels nous vivons, en particulier l’héritage des Trente Glorieuses. Parmi ses dernières réalisations, un film de 90’ sur la métamorphose de la France après 1945 pour France TV ou encore une série sur les 50 ans du périphérique parisien pour France Culture (★★★)

Dans le cadre d’une commande pour le studio de podcast Binge Audio, en partenariat avec le GIP EPAU, organisateur de « Quartiers de demain », Camille Juza a suivi les grandes étapes de la consultation nationale à Pessac et Sedan, d’octobre 2024 à décembre 2025. Elle livre ici le récit de ce reportage aux côtés des habitant·es, des élu·es et des architectes. NDLR : Sébastien Martinez-Barat, Benjamin Lafore et Florian Jomain sont membres de la revue Plan L★★★★ Leur agence MBL architectes fait partie du groupement avec Dominique Perrault Architecture qui a participé à la consultation sur le site de Pessac-Formanoir.

Documenter le logement social hérité des Trente Glorieuses pour des films ou des émissions de radio, c’est la plupart du temps – ce ne sera une surprise pour personne – documenter des cités de banlieue en piètre état. C’est entériner, grand ensemble après grand ensemble, cette dissonance entre l’enthousiasme triomphaliste qui a prévalu à leur construction et le désamour absolu dont ils sont désormais l’objet. C’est aussi peiner à s’y repérer, tant certains ont été démantibulés par de vastes opérations de démolition-reconstruction conduites par l’ANRU (Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine) depuis 20 ans. Ces attaques en règle du bâti, peu importe ses qualités, avaient pour but d’en finir avec un urbanisme dit criminogène et d’introduire de la mixité sociale, c’est du moins ce qu’avait promis Jean-Louis Borloo quand il créait l’Agence en 2003.

50 milliards d’euros dépensés plus tard, on connaît le maigre bilan : certes, on a isolé et rénové ici et là – et tant mieux si on a apporté du confort à certain·es – mais aucun des objectifs de mixité sociale ou de lutte contre les inégalités n’ont été atteints. Aurait-on beaucoup trop attendu de la démolition ? Quand la consultation internationale « Quartiers de demain » a été lancée fin 2024, avec l’ambition de mobiliser l’excellence architecturale, urbaine et paysagère de 30 équipes de concepteur·ices dans dix quartiers prioritaires, on ne pouvait qu’être attentif·ves à ce contrepied aux politiques en usage. Faire revenir l’architecture en banlieue, elle qui avait été le terrain d’expression des plus grand·es architectes de l’après-guerre avant de ne plus voir grand monde pendant plusieurs décennies, demander aux concepteur·ices de révéler les qualités de ce patrimoine moderne plutôt que de le dénigrer en bloc, de repenser l’espace public un peu lâche mais généreux de ces quartiers, c’était pour sûr une démarche inédite.

Micro à la main, munie d’un accès exclusif à tous les débats, réunions, jurys, commissions, j’ai suivi pendant un an la majorité des étapes de cette consultation dans deux quartiers de France aux configurations radicalement différentes. L’un se trouve à Pessac, dans la banlieue de Bordeaux, où la pression sur le logement social est forte : la Cité de Saige-Formanoir, magnifiquement dessinée par Jean Dubuisson dans les années 1970 et étrangement assez peu modifiée, compte huit tours et trois rangées de bâtiments bas en forme de S, 4.000 habitant·es. L’autre est situé sur les hauteurs de Sedan, dans les Ardennes, à la pointe nord-est de la si célèbre diagonale du vide. Cinq tours aux qualités moins immédiatement perceptibles et en partie vides, qui dominent toute la ville. Et pour cause : elles ont été fichées sur les remparts de l’ancienne citadelle. Où qu’on soit dans la ville, on ne peut pas les louper.

Malgré les objectifs affichés de faire avec l’existant, les six équipes de concepteur·ices qui ont planché à ces deux endroits ont été confrontées – ce n’était pas tout à fait prévu – à des maires et des bailleurs qui avaient déjà entériné la destruction de plusieurs bâtiments de ces ensembles, dans la droite ligne de la philosophie de l’ANRU. Pendant un an, s’est engagé un dialogue tendu, parfois âpre, entre concepteur·ices et maîtrises d’ouvrage, mais pour lequel, poussé·es dans leurs retranchements, les architectes ont dû déployer toute leur pensée sur l’opportunité de détruire ou de conserver le patrimoine moderne, affûter une critique la plus juste possible de la modernité et réfléchir à ce que leur génération, héritière de ce legs, se devait de transmettre de cet héritage.

ACTE UN : CHIENS DE FAÏENCE 26 février 2025, Maison municipale, Cité de Saige-Formanoir, Pessac

L’architecture, on ne vous apprendra rien, ce sont beaucoup de réunions. Celle-ci se tient sous les néons blancs de la salle communale du quartier de Saige et les visages sont pour le moins chafouins. Les architectes, paysagistes, programmistes, économistes des trois groupements retenus pour le site de Pessac, Dominique Perrault Architecture-MBL, l’AUC-UR, 51N4E-Lafayette-Plan Común sont arrivés quelques heures auparavant dans la Cité de Saige, construite par l’architecte Jean Dubuisson, enchanté·es de travailler sur ce qu’ils considèrent comme un patrimoine de grande valeur. Saige est, c’est vrai, un grand ensemble qui en impose. Les façades des longues tours qui se détachent ce jour-là sur un ciel azur affichent un beau tartan écossais, si caractéristique de l’architecte, tandis que les barres de trois étages sont ceintes de longs et francs garde-corps peints en blancs. Certes, tout est un peu vide en ce jour de semaine, le béton craque sous les racines, les pieds de tours ne sont pas très aimables, abandonnés aux locaux à poubelles et aux décharges sauvages, la voiture a pris trop de place. Mais on perçoit bien l’utopie des origines tant le plan a été peu modifié et reste lisible : du logement de masse généreux, avec soleil, nature, espace pour toutes et tous.

Seulement, depuis une demi-heure, la directrice de l’urbanisme de la mairie de Pessac, l’élu à la politique de la ville et la directrice de l’aménagement de Domofrance, le bailleur social, font une description pour le moins acide du quartier. Les arguments fusent, pêle-mêle : le quartier a très mauvaise réputation, personne ne veut vivre dans les tours, les incivilités montent, c’est beaucoup trop dense ici. – Ah bon? C’est pourtant quinze fois moins dense que dans le centre de Bordeaux. Oui enfin, c’est trop dense en logements sociaux, l’avenir des jeunes du quartier est tué dans l’œuf… Une ou deux tours pourquoi pas, mais huit ! Qu’en faire sinon s’en débarrasser. Trois des huit tours sont donc promises à la démolition, 108 logements chacune, une est même déjà vidée de ses locataires. Celle qui se situe au milieu de la cité, la tour 8, devra quant à elle accueillir des bureaux, il faut que le quartier s’ouvre, pourquoi pas des start-ups, l’université est toute proche. On espère vivement, Mesdames et Messieurs les concepteur·ices, que vous trouverez des solutions techniques.

Silence dans la salle. « Avez-vous essayé le label “logement avec vue” pour attirer de nouveaux locataires dans les tours ? » ironise Djamel Klouche, de l’AUC. C’est une discussion à laquelle les architectes sont habitué·es. Dans cette étrange histoire de gloire et de chute des grands ensembles, tout apparaît comme si la modernité pesait trop lourd : trop de béton, trop grand, impossibilité de penser. Sébastien MartinezBarat, de l’agence MBL, s’étonne : « nous venons de passer la journée avec des habitant·es, chez elles et chez eux, les gens vivent bien ici, les logements sont grands, lumineux, bien dessinés, bien mieux que tout ce qu’on fait aujourd’hui. Iels voudraient des rénovations, plus de confort mais surtout, rester ». Sur le marché solidaire du centre social, la veille, même son de cloche. Pour rien au monde quitter le quartier, qu’on soit ici depuis 30 ou 3  ans, l’entraide est importante, les associations anciennes et nombreuses, les liens solides. Oui, quelques rodéos, rares, pas plus qu’ailleurs, parfois des jeunes dans les halls mais, iels ne dérangent pas, c’est tranquille ici. Que deviendraient ces liens si on éparpillait les gens dans l’agglo ? Un petit groupe d’habitant·es s’est battu bec et ongles pour sauver les tours, a fait des pétitions, sollicité qui il pouvait, jusqu’aux célèbres Lacaton & Vassal. En vain. Le bailleur et l’équipe municipale travaillent depuis dix ans à ce projet, hors de question de revenir sur ce qui est décidé.

Dans cette première réunion qui s’étire, les arguments font des boucles et repassent par les trois mêmes points, sans avancer. Ce qu’on détruit, c’est un patrimoine architectural de grande qualité, argumentent les architectes, ce qui fait écarquiller les yeux de la mairie. 

« C’est une architecture standardisée, Dubuisson a construit partout en France, la Drac nous a certifié que ce n’était pas une architecture remarquable » se défend la directrice de l’urbanisme. « Par ailleurs, continuent-iels, dans un contexte de crise de la construction et de pénurie de logements, c’est un patrimoine social qu’on ne peut pas se permettre de sacrifier. » « On reconstruira ailleurs, dans le diffus, on a déjà prospecté », avance Domofrance. Enfin, le coût carbone d’une démolition-reconstruction est délirant. « Détruire une tour, c’est 10.000 allers-retours Paris-New York. A-t-on les moyens, collectivement, de ces destructions ? » L’élu balaie les arguments, oppose les considérations écologiques au désarroi d’une population qui serait captive du quartier. Sébastien Martinez-Barat résume : « l’architecture vous apparaît comme étant le problème et donc vous voulez la détruire. Or on a demandé d’être exemplaires en termes de gestion des ressources, et le préalable pour changer l’image du quartier, c’est selon vous la destruction d’un tiers de ses tours. Comment ne pas questionner cet acte de destruction comme premier acte de projet ? Car en l’état, idéologiquement, ce n’est pas acceptable. » – « Si vous avez ce luxe, allez-y » rétorque l’élu.

Lever de la séance, salutations crispées, dehors la nuit est tombée. Les immenses fenêtres illuminées des tours nous font face, lucioles dans la nuit. « J’adorais rentrer le soir dans mon quartier après le boulot », me confiait le matin même une habitante du quartier, pédopsychiatre à la retraite. « On aurait dit des guirlandes. » On pense aussi au dessin de Saul Steinberg, cette coupe d’immeuble avec ses appartements tous identiques et tous différents, chacun chez soi dans son petit empire. Nous sortons nos téléphones pour prendre des photos de cette architecture soudain bien fragile. « Ce soir nous avons fait le constat de cultures radicalement différentes », conclut Sébastien Martinez-Barat. « Nous héritons de la modernité qui certes est parfois embarrassante, mais nous sommes une génération de réparateur·ices, la société n’a plus les moyens de la tabula rasa. C’est à ça que servent les architectes, ce sont des sortes d’intellectuel·les publiques qui s’emparent de sujets complexes, pas des gentil·les dessinateur·ices. Il va falloir qu’on trouve un endroit où se rencontrer. Je ne sais pas encore où ce sera. » 

ACTE DEUX : TOURS VIDES, GÉNÉRATION DÉSENCHANTÉE 23 avril 2025, rampe des Capucins, résidence Ardenne, Sedan

À Sedan l’ambiance est en apparence plus détendue. Est-ce parce que deux des trois équipes sont belges et ne cessent d’expliquer à la maîtrise d’ouvrage que les Ardennes, c’est le sud pour les Européen·es du nord ? Des collines verdoyantes, des châteaux en veux-tu en-voilà, des terrines de sanglier ? Argument fort séduisant pour une ville qui a vu ses industries péricliter avant d’être profondément déstabilisée par la réforme de la carte militaire et le départ de ses trois casernes : près d’un tiers de la population envolée. Là-haut sur les remparts, les grandes tours de la résidence Ardenne sont comme hors d’échelle, sorte de godzillas décomplexés et anachroniques, des habits beaucoup trop grands pour la petite ville à la pierre dorée dont le centre ancien, 17 e siècle, est déjà à moitié vide. « Une verrue sur la carte postale » soupire le maire Didier Herbillon pendant que, essoufflé·es, nous grimpons une pente ultra raide, l’accès le plus rapide depuis le centre et certainement le plus dangereux les jours de gel. « Il faudrait tout raser. Plus personne ne veut vivre dans les tours ». Impression de déjà-vu. En haut, la vue est à couper le souffle : devant nous, les toits en ardoise de Sedan brillent sous le soleil d’hiver, au loin se dessine le relief rond des Ardennes. L’ambiance n’est pas aux rodéos ici, il n’y a pas un chat. Deux tours ont été vidées pour démolition, les autres montrent une vacance de 20%, principalement dans les derniers étages : il reste 194 habitant·es. L’ensemble est organisé autour d’une grande plaque d’asphalte où une trentaine de voitures sont les seules à profiter du panorama. Le terrain, qui est en pente, fabrique tout un tas de niveaux ni très lisibles, ni très amènes pour les piéton·nes. « Certes, on a bien vécu ici » reprend le maire, « c’était un quartier prisé dans les années 1970. » On imagine soudain des gens à cols roulés, lunettes d’aviateur et martini dans le soleil couchant en haut de la tour Fougères. « Mais on n’a plus aucun·e candidat·e ! »

Dans l’école, promise elle aussi à la démolition, et pourtant un petit bijou d’attentions, les trois groupements, XDGA, LAB 705 et Obras, sont venus présenter leur diagnostic au jury des habitant·es. Et ils ont bossé : ils ont fouillé les archives, sondé les sols, fait des inventaires vertigineux de tout ce qui nidifie, chasse, hiberne dans les remparts recouverts de végétation, regardé le grand paysage, rencontré les habitant·es de Sedan. Ils nous disent plusieurs choses dont en premier lieu : il ne faut pas détruire. Ici pourtant, aucune évidence patrimoniale comme à Pessac. Les tours ont très peu de qualités domestiques : planchers fins, acoustique compliquée, allèges très hautes bouchant la vue quand on est assis, plans des appartements tarabiscotés, balcons minuscules en triangle (dès le 9 e étage, un vent tourbillonne en permanence). Pourquoi s’embarrasser d’un patrimoine difficile à aimer, alors que la ville perd des habitant·es ?

Eh bien, nous disent les trois équipes, le site est spectaculaire et les architectes ont tou·tes l’intuition qu’un immense parc peut prendre place entre les tours – un parc pour toute la ville et pour les habitant·es. Planter les remparts, ça serait la possibilité de créer de la fraîcheur, une sorte de refuge climatique pour le réchauffement qui vient. Là où on ne voit qu’un béton sale, la résidence Ardenne sera peut-être demain l’endroit le plus désirable de la ville où tout le monde voudra vivre, plutôt que dans ces petites maisons individuelles vieillissantes, mal isolées et éloignées des services qui ont fait tache d’huile dans la campagne alentour depuis 40 ans. L’une des habitant·es acquiesce : « j’ai grandi dans un petit village pas très loin, je vis depuis 40 ans ici et j’ai toujours eu l’impression que dans ces tours, je vivais à la campagne. Je vois loin, et en dix minutes, je suis dans la forêt. »

Ne pas détruire donc, mais bien sûr rénover les tours. Ouvrir et relever les halls pour y mettre des services, modifier la typologie des logements qui ne correspond pas aux demandes des candidat·es, retravailler les deux rampes d’accès, rajouter une passerelle, installer un café, rejeter les parkings à l’arrière des tours, dégager et mettre en scène la vue depuis ce grand promontoire un peu vide. À écouter les architectes, ça n’est pas très compliqué.

Le jury, très studieux, écoute attentivement. « Ça va coûter cher, vous avez les budgets ? » « Mais qui voudra venir ici, c’est difficile d’accès », « Les gens ne veulent plus vivre comme ça ». Contrairement au jury pessacais, le jury sedanais est timide et prudent ou en tout cas semble avoir intériorisé deux éléments rabâchés à l’envi depuis 20 ans : personne ne veut vivre dans les quartiers de tours et puis, les caisses sont vides. Cette culture défaitiste qui entoure le patrimoine moderne (et qui, malgré tous les efforts des concepteur·ices, ne disparaîtra jamais complètement au fil des mois) est d’autant plus troublante que les membres de ce jury ont une forte relation à ce lieu : celles et ceux qui y vivent y vivent bien, les autres ont des souvenirs merveilleux de l’école et de ce grand terrain de jeu qu’étaient les remparts. Antoine Chaudemanche, de l’agence XDGA, interroge le vocabulaire : « c’est étrange, on nous demande sans cesse de “réenchanter” le quartier. Le désenchantement, c’est une idée de Max Weber du début du 20 e siècle, ça désigne la sortie de la pensée religieuse et magique, donc plutôt un progrès de la raison. Mais il a son revers : le risque d’un vague à l’âme face à trop de rationalisation économique ou technique et une possible perte de sens… Bon. La difficulté, c’est que nous, les architectes, nous ne sommes pas désenchantés face à cette architecture. Les choses sont là, on fait avec, on les transforme, on s’en occupe. On ne parle pas tout à fait du même endroit. »

ACTE TROIS : MUSCLES MUNICIPAUX, VISIONS BALLARDIENNES 16 juillet 2025, salle du Conseil Municipal, Mairie de Pessac

Ce ne sont plus des têtes chafouines, mais des architectes passablement agacé·es qui sortent de la commission de dialogue mi-juillet à Pessac. Décidément on ne se comprend pas ici. Les équipes sont revenues au printemps à Saige, lors d’une manufacture dont l’enjeu était de travailler à la programmation : la demande de la maîtrise d’ouvrage de transformer une tour de logements en tour d’activités n’a rien d’évident. La chambre de commerce a été très claire : il est absurde d’imaginer des start-ups à Saige. Quant à des bureaux banalisés, même ceux de la gare de Bordeaux sont vides… Donc, de l’activité, c’est possible mais on ne fera pas une tour de la Défense ici.

Les programmistes des trois équipes ont retourné le problème en tout sens, testé des scénarios ultra fins d’activités liées à ce quartier qui regorge d’auto-entrepreneur·ses et qui a une forte demande de locaux collectifs et associatifs. Activer le quartier depuis le quartier, avec de l’économie sociale et solidaire, c’est plus modeste, mais disent-iels, ça peut marcher. Les architectes ont donc imaginé une tour hybride, diversifié le logement, notamment en ajoutant du logement étudiant, mis un café au rez-de-chaussée, une épicerie solidaire etc. La tour 8 pourrait ainsi devenir une nouvelle centralité du quartier, capable de le faire bifurquer vers une nouvelle histoire. Les trois équipes défendent peu ou prou la même conclusion, même si elle ne prend pas les mêmes formes.

Mais pendant les échanges, le maire, Franck Raynal, n’a eu d’yeux que pour les maquettes. Chaque équipe a installé la sienne l’une après l’autre, au centre de cette salle couleur noyer, avec sa ribambelle de présidents de la République accrochés au mur et une lumière zénithale à vous faire perdre la notion du temps. Les maquettes ont été fabriquées au 1/500 e, on voit tout le quartier et surtout très bien les huit tours du grand ensemble de Dubuisson. Aucune équipe n’a décidé de représenter la démolition prévue de trois des huit tours et manifestement, ça ne passe pas.

La première à se présenter, l’AUC-UR, formule pourtant un fervent et brillant plaidoyer pour le logement social et sa longue histoire d’innovations architecturales, pointe l’occasion historique de s’inscrire dans cette généalogie, de faire une architecture au service des plus pauvres, levier d’action sociale et d’émancipation. Pour quiconque n’a jamais assisté à un jury d’architecture, il est difficile d’imaginer la tension qui s’est abattue alors sur les débats. Haussement de sourcils, soupirs, langage corporel surjoué. Côté maîtrise d’ouvrage, l’hostilité est devenue si dense qu’on pourrait la couper au couteau. Ce ne sont pas tant les mots échangés, assez désagréables, qu’il faut retenir, que des visions irréconciliables. D’un côté un maire qui n’en démord pas, la mixité sociale doit impérativement passer par la destruction de trois tours, et la transformation du quartier par le fait de remplir la tour 8 d’activités lucratives. « Il ne faut pas enfermer Saige dans quelque chose qui serait une activité démarrante, gentillette et sociale. » De l’autre, l’architecte Djamel Klouche, piqué au vif : « vous êtes les décideurs et vous déciderez. Je peux juste vous dire que j’ai travaillé dans beaucoup de quartiers d’habitat social, je n’ai jamais vu de ma vie – mais si quelqu’un peut me trouver un exemple, tant mieux – une opération de démolition-reconstruction réussie. Je n’ai vu que des opérations où à la fin, il y a un délitement du quartier. Vous avez la chance d’avoir un quartier très solidaire. Le danger, c’est que si on est trop violent, tout d’un coup, tout se délite. »

Quand la troisième équipe, DPA-MBL, pousse tous les curseurs en proposant non seulement de garder les huit tours mais de construire en sus trois bâtiments bas prévus initialement par le plan de Dubuisson pour atteindre la masse critique indispensable à l’activation du quartier, la maîtrise d’ouvrage a cessé d’écouter. Visages délibérément plongés dans les écrans des téléphones et message ultra clair : Mesdames et Messieurs les concepteur·ices, merci de bien vouloir revoir votre copie.

Dans le train du retour, j’imagine les monceaux de gravats que vont générer ces tours massives, je me demande comment la décision de détruire ce patrimoine a pu être mise entre les mains de si peu de gens. À qui appartiennent les grands ensembles ? Au bailleur qui les exploite ? Au maire, élu pour six ans et qui a les pouvoirs décentralisés de dessiner sa ville ? Aux gens qui y vivent, toujours un peu considérés comme des invités ? À tous les Français·es qui les ont payés il y a 50 ans ?

18 juillet, Salle des fêtes, Mairie de Sedan

À l’autre bout de la France, loin de la chaleur de la métropole bordelaise, Sedan entre tranquillement dans l’été et on se dit que oui, un jour, on viendra tous·tes vivre ici – gêné·es tout de même par ce scénario légèrement houellebecquien, post-industriel, numérique et vaguement colonisateur. Ici, les espoirs de sauver les tours ont été douchés depuis longtemps. On avait bien parlé d’un vague moratoire fin avril, mais les permis de démolir sont déjà déposés, avait grincé le bailleur social Habitat 08 et, non, on ne peut pas, comme ça, d’un coup de baguette magique, transférer les fonds alloués à la démolition à un projet de réhabilitation – ah bon ? Les trois équipes sont donc concentrées sur le grand parc à planter et la quadrature du cercle consistant à rénover les trois tours restantes avec un hypothétique budget de 2 millions d’euros.

Sur les maquettes et sur les images qui défilent face au jury, deux équipes ont pourtant tenu à présenter une étrange vision, à la fois brutale et franche. Obras et XDGA ont toutes les deux conservé en partie une des deux tours promises à la démolition, la plus reculée, la plus haute aussi, suspendue au-dessus du fossé. Obras propose de conserver toute l’armature de la tour, une sorte de cage immense sur laquelle faire pousser de la végétation, constituer un réservoir de biodiversité et maintenir ce qui serait à mi-chemin entre une ruine et une fondation pour si jamais, un jour, on changeait d’avis. La tour apparaît sur le dessin en contre-plongée, recouverte d’une végétation quasi tropicale, nimbée d’oiseaux, sublime vestige d’un temps qui n’aurait décidément rien compris. XDGA a, quant à elle, tendu un miroir plus effrayant encore à la maîtrise d’ouvrage. Un immense pan de mur gris, le noyau central de la tour, comme une grande stèle à la mémoire du logement social. Encore une contre-plongée, quelques oiseaux noirs dans le ciel. Hello, J.G. Ballard.

ACTE QUATRE : RUSER, CONVAINCRE, ÉCHOUER PARFOIS 7 octobre 2025, Centre social de Saige-Formanoir, Pessac

« On ne parle plus de patrimoine architectural, ça ne sert à rien. De toute façon, tout est patrimonial non ? » me glisse dans un sourire l’un des architectes avant son oral. C’est le dernier tour. Les architectes vont-ils rencontrer la maîtrise d’ouvrage ? Parlera-t-on la même langue ? Les maquettes sont au 1/100 e. On ne verra plus que la tour 8, d’environ 60 cm, tous les regards seront vissés sur cette tour hybride, censée régler les problèmes du quartier en le forçant à abandonner sa mono-fonctionnalité résidentielle.

Reprenons. Les trois équipes ont fait très tôt un même diagnostic : pour transformer le quartier, il ne faut pas détruire, mais penser à partir du lieu, le fameux « déjà-là » comme on dit aujourd’hui, qui englobe tout en autant l’architecture, le paysage que les gens (peut-être vaudrait-il mieux écrire les gens en premier d’ailleurs). Les projets verticaux, pensés pour et à la place des gens, cette obsession de faire venir de la classe moyenne et des entreprises, créer des zones franches, ça fait 25 ans qu’on essaie, ça ne marche pas, aucune des trois équipes n’y croit et aucune n’a l’intention de faire croire au maire ou au bailleur qu’ici serait une exception.

En ce début d’automne, plus question d’être frontal·e sur la préservation du patrimoine, c’est inaudible, mais plutôt insister sur ce que peut l’architecture. Au mois de juillet, deux jeunes chefs de projets s’étaient de nouveau fait prendre à partie par un élu. Gianni Villa, de 51N4E, avait tenté de soulever le contresens de dépenser 15 millions par tour pour la destruction, quand on pouvait pour la même somme faire une rénovation de fond en comble, offrir des espaces extérieurs à chaque appartement. L’élu avait brandi un argument qui sonnait comme un point de non-retour : « allez voir le terrain de foot du quartier, sur 10 garçons, 6 finiront en prison. Est-ce cela que l’on veut pour notre jeunesse ? » Il va falloir jouer finement.

Tout l’été, les architectes ont fait leur boulot d’architectes, obsessionnel et patient. Que nous disent la structure, le plan, les sols ? Ils nous disent qu’en effet, on peut faire mieux. La structure est assez souple pour que le plan des appartements évolue. Et c’est important car 50% de la demande de logements sociaux concerne des personnes seules et 25% des familles monoparentales (des femmes) avec un seul enfant. Les T4 et T5 sont trop grands, personne n’a plus les moyens de se les payer, on ne pourra pas les garder. DPA-MBL me rappelle aussi qu’on ne peut pas faire l’impasse sur le fait que ces tours très profondes ont un vrai défaut : les appartements orientés à l’est et l’ouest proposent de grandes baies vitrées et des balcons tandis que les appartements orientés nord et sud n’ont ni baies vitrées ni espace extérieur. « Nous ne défendrons pas devant le jury un patrimoine coûte que coûte parce que c’est Dubuisson. Il ne faut laisser personne mal logé. En revanche, nous allons lui montrer que cette architecture est transformable et qu’on peut bien habiter ces tours. » Quant au rapport au sol, il faut le retravailler. DPA-MBL a tiré des archives de multiples dessins de Dubuisson : l’architecte de Saige n’aimait pas les tours et il n’a jamais su les faire atterrir dans son grand ensemble qu’il aurait préféré de petite hauteur. Les huit tours affichent des socles opaques et austères, elles sont de gigantesques monolithes posés sur des espaces verts paresseux. « Il faut un peu plus d’adressage public » complète Djamel Klouche. « L’architecture le permet. Sinon, on a ce grand sol indifférencié qui sert aux voitures, un petit boyau pour rentrer chez soi, des paliers minuscules : pas de quoi se rencontrer. Il faut ouvrir le socle de la tour, mettre des services, un café, des ateliers. Ça, ça change un quartier. »

Malgré ce diagnostic partagé entre les trois équipes, elles ont bien sûr sorti trois projets très différents – ce qui est assez fascinant. 51N4E a conservé l’intégralité de la tour en logement social – en la transforman – et renoncé à l’hybridation, décidé de faire un grand volume annexe perpendiculaire à la tour pour l’activité économique. Les deux autres équipes, l’AUC-UR et DPA-MBL ont fait une tour hybride, des bureaux et logements – dont tous auront désormais un balcon ou une loggia. Pour les activités productives demandant plus d’espace, les deux équipes lui ont adjoint des extensions, dont on peut dire qu’elles sont quasiment opposées. L’extension de DPA-MBL s’apparente à une prolifération de racines au pied de la tour, laissant les façades intactes, tandis que l’AUC-UR a épaissi la tour sur 10 étages pour agrandir les surfaces de bureaux et a ajouté un petit édifice perpendiculaire qui referme le pied de l’édifice en place publique.

Et c’est peut-être là que le débat crispé sur démolir ou conserver nous a privé d’un débat plus intéressant : de quoi hérite-t-on quand on hérite du patrimoine moderne ? Que doit-on conserver ? Comment transformer et jusqu’où ? Bref, que doit-on transmettre de cet héritage ?

À y regarder de plus près, les deux équipes n’ont pas eu la même réponse ni la même stratégie. En créant une immense rue verticale à l’intérieur de la tour – qui la ventile et offre de grands espaces collectifs en son sein, DPA-MBL a offert un confort incomparable à ses habitant·es. Certes, le projet détruit un tiers des logements, mais, avec une pointe de facétie, le groupement suggère pendant son oral de garder les trois autres tours et d’opérer la même saignée dans chacune. Ainsi, on pourrait garder toutes les tours, leur apparence, leur gabarit, on les améliore très nettement mais on réduit aussi le nombre de logements sociaux, forte attente de la maîtrise d’ouvrage. Sébastien Martinez-Barat : « c’est vrai qu’une des questions de l’acte de transformation, c’est à quel point c’est aussi un acte de destruction ? On ne peut pas se contenter de ce qui n’est pas bien au nom du patrimoine, il faut montrer que cette architecture, on peut l’adapter au lieu de la détruire et on doit pouvoir le faire plusieurs fois. Là on a proposé du logement étudiant, mais il faut que tout puisse changer de nouveau. C’est cette incertitude qui doit nous guider dans la transformation. C’est contre intuitif pour des architectes et encore plus pour un élu, l’incertitude. On est censé avoir une vision, un programme et l’appliquer.» Il semble en tout cas que ce qui a été transmis ici de la modernité, c’est presque une idée que Dubuisson n’aurait pas pu faire aboutir faute de temps ou de moyens : des appartements généreux pour tous·tes, des lieux collectifs. Les façades ont été conservées, comme objet patrimonial.

L’AUC-UR semble avoir pris un chemin plus radical, plus complexe aussi, et peut-être moins immédiatement accessible – le jury est d’ailleurs à la fois impressionné et déconcerté. Le credo a été de garder le plus de logements possible malgré l’hybridation, et même d’en gagner en changeant la typologie : 119 logements contre les 108 que comptait la tour initialement. Surtout elle multiplie les possibles : co-working, co-living, logements étudiants, logements seniors, logements pour familles monoparentales, tous avec des espaces extérieurs et toute une déclinaison d’espaces communs. Un grand catalogue un peu abstrait sur 18 étages, une démonstration de tout ce que la tour peut.

« Au-delà de l’architecture qu’on méprise, c’est surtout du logement social et de son image dont on veut se débarrasser » m’expliquent Chloé Valadié et Mike Fritsch, du groupement l’AUC-UR. « La question qui nous était posée ici était celle de la mixité : enlever du logement social et le remplacer par de l’activité. Et si on faisait la démonstration qu’en conservant, en modifiant, en “augmentant” la tour on pouvait, dans l’économie donnée, apporter cette mixité programmatique sans détruire du logement social ? Faire 1+1 plutôt que 1-1+1. » Ici, ce qu’on a transmis de la modernité, c’est avant tout les mètres carrés si menacés du parc social.

ÉPILOGUE

Les apparences auront donc été trompeuses. À Sedan, le maire Didier Herbillon fut dès le premier tour résolument embarqué par les trois équipes de concepteur·ices, la réversibilité des tours, l’étendue des possibles. Un des architectes candidats pointe pourtant ce qui ressemble pour partie à une défaite : deux tours démolies et un projet pensé selon lui à l’envers. Les budgets arrivés in extremis n’ont rien laissé à la rénovation des trois tours restantes, tout quasiment a été fléché vers le grand parc qui doit se déployer à leurs pieds. « Le paysage, ça commence dans les logements non ? Si l’allège est trop haute, si ça condense sur les vitres et ça champignonne sur les murs, c’est bien d’avoir un beau parc mais bon… »

À Pessac, où le bras de fer entre concepteur·ices et maîtrise d’ouvrage fut pour le moins pénible, une sorte de moratoire sur la démolition semble s’être installé. Est-ce la stature du groupement DPA-MBL, lauréat, qui protège pour l’instant les trois tours en sursis ? Jusqu’à quand ?

Lors de la restitution de la consultation à la Cité de l’architecture et du patrimoine à Paris début décembre 2025, on mesure l’état politique des choses. La consultation « Quartiers de demain1 » s’est faite dans le monde tel qu’il est, un monde qui continue de considérer le patrimoine moderne comme un fardeau dont il faut se débarrasser. Combien de maires démolisseur·ses pour combien qui ont fait confiance aux concepteur·ices ?

En guise de présentation de ses travaux, l’agence Dadour de Pous, candidate dans le quartier des Sablons au Mans, lance une vidéo sans son. Devant un public soudain muet défilent les images des démolitions par foudroyage et par grignotage qui se sont succédées dans ce grand ensemble. 1998, 2011, 2025 on voit d’immenses mâchoires déchiqueter les barres comme du papier : depuis 27 ans, le quartier des Sablons a perdu la moitié de ses 20.000 habitant·es

  1. Note de l’éditeur : le GIP EPAU, en charge des opérations Quartiers de demain, voit son budget annuel d’environ 10M€ passer à 2,6M€ en 2026.  ↩︎
Tours de Pessac. Photographie © Camille Juza
La résidence Ardenne depuis la Meuse, Sedan. Photographie © Camille Juza
La tour Myrtilles et l’entrée du fossé nord-est des anciens remparts. Photographie © Camille Juza
Tours de Pessac. Photographie © Camille Juza
L’écossais de façade des tours de Jean Dubuisson. Photographie © Camille Juza
Les tours Fougères et Myrtilles depuis la rampe des Capucins. Photographie © Camille Juza
La tour Fougères, face à Sedan et au paysage ardennais. Photographie © Camille Juza
Gianni Villa de 51N4E, à l’emplacement d’une future loggia dans la tour 8, juillet 2025. Photographie © Camille Juza
Tours de Pessac. Photographie © Camille Juza
Mike Fritsch, architecte et Roberto Giostra, jury habitant, devant la maquette de l’AUC-UR, octobre 2025. Photographie © Camille Juza
Présentation des diagnostics de 51N4E au jury habitant au pied de la tour 8, avril 2025. Photographie © Camille Juza

Cet article a été imprimé dans le numéro ci-dessous,
il n’est plus en accès libre